Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Didier Leschi propose une analyse de l’ouvrage de Barbie Latza Nadeau, Les nouveaux esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine (Grasset, 2026, 360 pages).

L’esclavage est un crime qui nous vient du fond des âges. S’il est banni par les traités internationaux, sa pratique demeure, comme en Mauritanie (dernier pays à l’avoir officiellement aboli en 1981) et ailleurs sur tous les continents sous des formes qui empruntent à la modernité.
Il y a celle que nul n’ignore et qui depuis des décennies piège massivement ceux qui ont un désir de migration. Des millions de victimes, mues par le désir d’Europe ou d’Amérique autant que par la volonté de fuir les guerres, s’en remettent à des passeurs qu’elles payent, membres de gangs internationaux animés par un lucre assorti de cruauté. Hommes, femmes, enfants sont réifiés, deviennent des objets que l’on viole, vend, prostitue. Les récits sont glaçants. Et si la Méditerranée est un cimetière autant qu’une autoroute du désir d’Europe, le Sahara est un charnier humain plus grand encore qu’une mare nostrum parcourue de navires de secours.
L’intérêt du livre n’est pas là. Il est dans la mise à jour de formes nouvelles d’esclavage. Pas tant celle que l’on retrouve dans nos rues, constituée de jeunes hommes pédalant pour livrer des sushis à une bourgeoisie bohème se croyant compatissante en plaidant pour la régularisation de ceux qui la servent – qui seront immédiatement remplacés par d’autres irréguliers que, de nouveau, elle utilisera pour son confort. Ce sont ces ateliers de travail forcé que l’on trouve en Asie, des enclaves qui renvoient au XIXᵉ siècle européen au cœur d’économies à la pointe du XXIᵉ. C’est la Chine enfermant la main-d’œuvre ouïgoure. Ce sont ces pays d’Asie du Sud-Est où usines et prisons vont de pair et où les rémunérations sont aléatoires. La mondialisation n’a pas seulement mis à mal les industries européennes, elle a permis, grâce à la concurrence, d’affaisser dans maints endroits la condition salariale. C’est ce que décrit ce livre.
Le plus glaçant, c’est ce que permettent les progrès de la médecine dans l’utilisation des corps. Il y a le trafic d’organes, chèrement vendus à travers le monde, prélevés sur des victimes, des femmes en particulier, qui sacrifient leur rein afin de pouvoir nourrir leur famille. C’est le cas en Afghanistan. Quand les victimes à qui on a fait miroiter des gains ne sont pas proprement enlevées, comme en Égypte, et amputées jusqu’à la mort.
L’Europe n’est pas exempte de formes modernisées de marchandisation des corps. Le chapitre consacré au marché international de la gestation pour autrui (GPA) est particulièrement éclairant. Avant la guerre, l’Ukraine a été un des hauts lieux de la GPA – qui incite une femme à vendre sa capacité procréatrice pour combler le désir d’enfants de riches couples. La Bible se fait déjà l’écho de l’appel à une mère porteuse pour surmonter l’infertilité d’une épouse : Sarah, femme d’Abraham, lui présente son esclave Agar afin qu’elle puisse porter l’enfant qu’elle ne peut lui donner. Et déjà la Bible rapporte que cette transgression n’est pas sans effets symboliques dommageables. Il n’est pas certain que le fait de payer une mère de substitution enlève la dimension négative de cette pratique, comme le croient ses promoteurs.
Ce livre est une alerte. L’acceptation des multiples formes d’esclavage moderne ne met pas seulement en tension notre appartenance à une humanité commune, elle sape l’idée même de civilisation ayant comme pierre angulaire la dignité de tous.
Didier Leschi
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