Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Jérémy Denieulle propose une analyse de l’ouvrage de Sébastien Abis, Arthur Portier et Thierry Pouch, Russie-Ukraine : la guerre hybride. Aux racines agricoles d’un bouleversement mondial (Armand Colin, 2026, 192 pages).

Sébastien Abis (directeur du Club Demeter), Arthur Portier (analyste des marchés agricoles chez Argus Media) et Thierry Pouch (économiste aux Chambres d’agriculture de France), trois auteurs qui connaissent intimement les questions agricoles et alimentaires, formulent un pari simple : on  ne peut comprendre la guerre russo-ukrainienne en ignorant sa dimension agricole, trop souvent reléguée à l’arrière-plan des analyses stratégiques. Russie-Ukraine : la guerre hybride ne propose pas une histoire du conflit assortie d’un chapitre agricole, mais une lecture de la guerre par les grains, les engrais, les silos et les routes d’exportation.

Le livre vaut d’abord par cette focale, encore trop peu explorée en dehors des cercles agricoles, et par sa synthèse efficace. La trajectoire d’un réarmement méthodique de l’agriculture russe depuis le début du siècle, la centralité et la vulnérabilité de la mer Noire au sein de la mondialisation agricole, la diplomatie céréalière de Moscou, y sont restituées avec clarté. Organisé selon une logique chronologique, l’ouvrage mêle des temporalités diverses pour ancrer la dimension agricole du conflit dans le temps long. Ainsi les auteurs proposent-ils, en troisième partie, des scénarios prospectifs contrastés à l’horizon 2050, qui ajoutent une ouverture utile. Le huitième chapitre, en particulier, relatif à l’entrée future de l’Ukraine dans l’Union européenne et à ses conséquences agricoles, est remarquable.

Au rang des quelques réserves, la deuxième partie annonce des « insécurités alimentaires en cascade » mais tient assez peu cette promesse. Les situations des grands pays les plus dépendants des importations de grains sont peu recontextualisées, et l’insécurité alimentaire mondiale générée ou amplifiée par le conflit reste finalement assez peu documentée. La présence russe en Afrique, en particulier, est saisie principalement par l’alignement diplomatique et l’évolution des votes des pays africains à l’Organisation des Nations unies, laissant de côté un caractère protéiforme qui fait pourtant la profondeur politique de la pénétration de Moscou sur le continent. En outre, si la politique russe d’arsenalisation des matières premières agricoles (engrais compris, l’analyse rappelant à juste titre la centralité de la Russie sur ces marchés) et ses objectifs sont très clairement explicités par les auteurs, les limites de cette stratégie sont peu discutées. La contradiction au cœur de la posture de Moscou, prétendant à la fois être garante de la sécurité alimentaire tout en étant à la source des disruptions causées par le conflit, a pourtant été remarquée par certains partenaires africains. Cette tension a par ailleurs pesé de manière latente tout au long de l’existence de l’initiative céréalière de la mer Noire, ce corridor maritime d’exportation des grains dont les auteurs montrent bien comment il a été, lui aussi, instrumentalisé par le Kremlin.

Ces réserves n’enlèvent rien à l’utilité d’un essai accessible et bien informé, qui propose une lecture originale plaçant l’agriculture et l’alimentation comme clés du conflit. Le lecteur non spécialiste y trouvera une porte d’entrée solide vers la dimension agricole des rapports de puissance contemporains ; le spécialiste, une synthèse maîtrisée et très bien documentée.

Jérémy Denieulle

>> S’abonner à Politique étrangère <<