Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Jean-Louis Martin, chercheur associé au Programme Amériques de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Francisco Urdinez, Economic Displacement: China and the End of US Primacy in Latin America (Cambridge University Press, 2025, 290 pages).

L’ouvrage tombe à pic, quelques semaines après la publication de la « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis », dont la section sur l’Amérique latine est sous-titrée The Trump Corollary to the Monroe Doctrine, avec deux paragraphes intitulés Enlist et Expand – enlist devant conduire à expand.
La première partie quantifie le recul commercial des États-Unis en Amérique latine (le displacement) et l’explique par deux facteurs principaux. Depuis le début du siècle, les États-Unis ne sont plus la seule superpuissance et les produits proposés par la Chine sont plus adaptés à la demande latino-américaine (c’est moins vrai pour les services). D’autre part, leur moindre intérêt pour l’Amérique latine, jamais aussi bien apparu que dans la stratégie Pivot to Asia de Barack Obama. Si le projet d’Accord de partenariat transpacifique (abandonné par Donald Trump) incluait bien quelques pays latino-américains, il visait surtout à contenir la Chine en Asie de l’Est et du Sud-Est. Pékin a donc profité d’un vide que la « Stratégie » essaie aujourd’hui de combler. L’auteur est plus sceptique sur l’argument selon lequel l’appétit de la Chine pour les matières premières minérales et agricoles aurait facilité son entrée sur les marchés régionaux. Il l’est aussi sur le rôle de la « vague rose » (l’accès au pouvoir des gouvernements de gauche) dans la région. Pour lui, le pragmatisme économique a été bien plus important que les affinités idéologiques (d’ailleurs pas si fortes). Un exemple : le contraste entre les discours agressifs sur le « communisme chinois » d’un Bolsonaro ou d’un Milei avant leur élection, et une modération redécouverte au lendemain de celle-ci. Un autre : le projet d’infrastructure le plus emblématique construit par la Chine en Amérique latine est le port de Chancay, dont l’initiative est venue de privés péruviens, certainement peu séduits par le Parti communiste chinois.
La seconde partie traite des conséquences politiques du displacement. Le recul des États-Unis ne se traduit ni par un rapprochement politique des élites latino-américaines avec la Chine, ni par une préférence croissante des populations pour les « solutions chinoises » aux problèmes de développement de leur pays : Francisco Urdinez propose donc trois policy takes. Le premier est que la capacité relative des États-Unis et de la Chine à proposer des produits et services adaptés continuera à être déterminante. Le deuxième est qu’il anticipe une divergence entre l’Amérique du Sud, où la Chine est déjà en terrain conquis, et l’Amérique centrale et les Caraïbes, où les États-Unis résistent. Le troisième est qu’une politique plus offensive des États-Unis (l’administration Trump en propose aujourd’hui une version radicale) contraindra les pays latino-américains à privilégier l’un des deux partenaires.
Cet ouvrage est indispensable à quiconque s’intéresse à la relation entre les deux Amériques. On se permettra deux réserves. L’analyse aurait gagné à isoler le cas d’un Mexique aujourd’hui intégré à l’économie nord-américaine. Et Francisco Urdinez sous-estime sans doute le displacement : si, dans quelques pays, le « basculement » n’a pas encore eu lieu, la Chine progresse bien partout, y compris en Colombie (elle devrait devenir son premier fournisseur dès 2026) et en Amérique centrale.
Jean-Louis Martin
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