[édito] Après le 11 septembre : les États-Unis et le Grand Moyen-Orient

Le dernier numéro de Politique étrangère, consacré au thème « Après le 11 septembre : les États-Unis et le Grand Moyen-Orient« , vient de paraître.

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EDITO

Dix ans après, pourquoi revenir sur un 11 septembre qui n’a cessé de faire parler ? Parce que, volens nolens, la date représente bien un seuil. Un seuil dans la découverte d’un monde nouveau né de l’après-guerre froide, mais demeuré, dans la dernière décennie du XXe siècle, une sorte de brouillon quelque peu mystérieux. Un seuil dans l’utilisation symbolique de la violence contre la puissance – le « génie » terroriste est là : non dans la frappe elle-même, somme toute assez élémentaire quant à sa manœuvre, mais dans le choix de la cible : les Twin Towers, image de la modernité, de la richesse et de l’arrogance du fort. Un seuil aussi dans l’évolution de la société internationale : la violente mise en cause de la force américaine s’est accompagnée ces dix dernières années de l’affirmation progressive de pays qui seront demain les puissances « émergées », lesquelles, au sens le plus précis de l’expression, bouleverseront l’ordre du monde.

La frappe traumatisante du 11 septembre a eu des effets directs sur les rapports de force dans le monde. Un instant tétanisée, la puissance dominante de la planète, fugitivement rêvée en « gendarme du monde » dans les années 1990, a violemment réagi, en développant une irrépressible force de transformation. Transformation des visions classiques de la sécurité – la « guerre contre la terreur » a d’abord été une lutte contre les terroristes, renforcée dans toutes les sociétés concernées et en définitive relativement victorieuse. Les victoires ne peuvent être ici que relatives, mais se prouvent par l’absence ou la limitation des faits : le monde n’a pas connu, ces dernières années, les dévastations qui semblaient promises par le coup inaugural du 11 septembre. Transformation de certains rapports internationaux au nom de cette lutte globale contre la terreur : rapports d’alliances redéfinis, coopérations entre services de police ou de renseignement, etc. Transformation, enfin, dans un espace cardinal supposé être à l’origine de nombre de maux « terroristes » : le monde musulman, plus ou moins assimilé, dans une certaine pensée américaine, au « Grand Moyen-Orient » des discours bushiens.

Cette puissance transformatrice, les États-Unis l’ont maniée sans complexe, appuyés sur leurs deux cartes maîtresses : la puissance économique et la puissance militaire. Avec des résultats complexes à analyser. L’efficacité a été moins globale que prévu : l’emblème est ici le destin pour le moins incertain de la zone AfPak. Et, paradoxe, là où elle fut incontestable, la transformation s’est révélée au final plus perturbatrice qu’organisatrice : voir l’exemple irakien et plus largement la région moyen-orientale au sens traditionnel de ce terme.

C’est donc à travers le prisme du Moyen-Orient – de stricte ou de large définition – que ce numéro de Politique étrangère a choisi d’analyser, dix ans plus tard, les conséquences du 11 septembre. Un Moyen-Orient décisif – politiquement, économiquement, moralement même – pour des Occidentaux qui donnent encore pour un temps le la des débats politiques de la planète ; mais décisif aussi, par exemple en termes énergétiques, pour la puissance chinoise. Un espace où se joue, depuis les révolutions arabes du printemps 2011, une grande part du débat sur la démocratisation des sociétés politiques, débat largement hérité de la fin de la guerre froide mais qui avait peu progressé après les premiers enthousiasmes des années 1990. Une aire où se joue une bonne part de l’assise diplomatique et militaire de la (toujours) première puissance de la planète.

Que représentent aujourd’hui les États-Unis dans le Grand Moyen- Orient qu’ils essayèrent de définir, de redéfinir sous les deux mandats de George W. Bush ? Une force économique et militaire considérable ? Une référence : positive, négative, ou mêlée ? Une force en voie de marginalisation, ou en plein retour à partir d’autres règles ? Le positionnement de Washington face au printemps arabe a été à la fois hésitant et subtil, et tels Européens qui annoncèrent voici plusieurs mois l’extinction de l’influence américaine dans la région paraissent aujourd’hui bien pressés.

Washington devrait continuer de jouer dans la région trois cartes majeures : sa puissance économique et militaire (même si cette dernière montre ses limites, chacun sait qu’elle reste décisive, comparée à celle des autres) ; son image, contradictoire et mixte dans la plupart des opinions publiques de la zone, sauf sans doute à l’est où elle est plus largement rejetée, en Afghanistan ou au Pakistan ; et l’absence des autres. Chacun souhaite que l’affaire libyenne se termine positivement, au premier chef pour le peuple libyen, puis pour nos armées qui y sont engagées. Mais on ne peut guère prétendre que les derniers mois ont mis en scène des acteurs internationaux susceptibles de remplacer les États-Unis face aux traumatismes régionaux qui s’annoncent.

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Au-delà, se pencher sur le Moyen-Orient dix ans après le 11 septembre dans ses rapports avec l’Amérique, c’est aussi parler de l’ailleurs, du monde qui va, hors des obsessions de la « guerre contre la terreur ». L’équilibre des puissances change, même si le résultat futur du changement n’est pas connu, et le Moyen-Orient est aussi le champ d’exercice de ces nou- veaux rapports de force : avec des puissances désormais de premier rang comme la Chine, ou d’autres comme l’Iran ou la Turquie. Ce nouveau damier de la puissance n’a pas trouvé les formes de cogouvernement qui lui correspondent : la nouvelle gouvernance mondiale hésite et balbutie, et cela se traduit d’abord dans cette région. Enfin, l’ouverture économique et technologique des sociétés modèle de nouvelles formes de vie sociale et politique, sans doute déterminantes pour les systèmes de gouvernement et les gouvernances futures : et cela est aussi à l’œuvre dans l’aire arabe et moyen-orientale.

Le dossier exceptionnel que propose ce numéro de Politique étrangère dépasse donc de beaucoup sa thématique : les rapports entre les États-Unis et le Grand Moyen-Orient dans le sillage du 11 septembre. À travers le devenir d’une région qui reste décisive et celui d’une puissance qui demeure, au-delà de ses traumatismes et de ses erreurs, la « puissance référente », c’est l’avenir des équilibres internationaux qui s’y joue dans ses multiples dimensions : énergétique, démographique, militaire et tout simplement démocratique.

 

« La politique étrangère d’une société primitive », par Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss publie en 1949 dans Politique étrangère un texte intitulé « La politique étrangère d’une société primitive ». Il  y analyse le rapport à l’étranger de différentes tribus, dont les Nambikwara du Brésil, connus des lecteurs de Tristes tropiques (1955). Ces tribus ne se caractérisent pas par une « agressivité innée » et coopèrent de différentes manières – notamment par des systèmes de dons qui s’apparentent à du commerce – avec des éléments externes, que ce soit  des membres d’autres tribus ou des occidentaux.

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Le sujet du présent article présente, dans son énoncé même, quelque chose de paradoxal. Nous ne pensons pas spontanément qu’une société primitive, ou du moins cet ensemble d’une extraordinaire diversité que nous groupons, de façon un peu maladroite, sous ce vocable qui ne signifie ‘pas grand chose’, puisse avoir une politique étrangère. La raison en est que les sociétés primitives, ou prétendues telles, nous apparaissent comme des sortes de conservatoires, des musées vivants ; de façon plus ou moins consciente, nous n’imaginons pas qu’elles auraient pu préserver des genres de vie archaïque ou fort éloignés des nôtres propres, si elles n’étaient restées comme autant de petits mondes clos, complètement isolés de tous les contacts avec l’extérieur. C’est seulement dans la mesure où elles représenteraient des expériences isolées du reste de l’univers social qu’elles pourraient prétendre au titre de « sociétés primitives ».

En raisonnant de la sorte, on commettrait une fort grave erreur de méthode, car s’il est vrai que, par rapport à nous, les sociétés dites primitives soient des sociétés hétérogènes, cela n’implique nullement qu’elles le soient, au même titre, par rapport à d’autres sociétés.

Il est bien évident que ces sociétés ont une histoire, que leurs représentants ont occupé le globe terrestre depuis une période de temps aussi longue que n’importe quels autres ; que, pour elles aussi, il s*est passé quelque chose. Cette histoire n’est peut-être pas la même que la nôtre. Elle n’est pas moins réelle, du fait qu’elle ne se définit pas dans le même système de références. Je pense à ce petit village du centre de Bornéo, situé dans une des régions les plus reculées de l’île, qui, pendant des siècles, s’est développé et maintenu sans grands contacts avec le monde extérieur, et chez qui s’est placé, il y a quelques années, un événement extraordinaire : un groupe cinématographique est venu y tourner un film documentaire. Bouleversement total de la vie indigène : les camions, les appareils de prise de son, les génératrices d’électricité, les projecteurs, tout cela aurait dû, semble-t-il, laisser dans l’esprit indigène une trace ineffaçable. Et cependant un ethnographe, pénétrant dans ce village trois ans après cet incident exceptionnel et demandant aux indigènes s’ils s’en souvenaient, obtenait pour seule réponse : « II est dit que cela se produisit dans des temps très anciens »… c’est-à-dire la formule stéréotypée dont les indigènes se servent pour commencer la narration de leurs mythes.

Par conséquent, un événement qui, pour nous, aurait été historique au premier chef est pensé par l’esprit indigène dans une dimension totalement dépourvue d’historicité, parce qu’il ne s’insère pas dans la séquence des événements et des circonstances qui touchent à l’essentiel de sa vie et de son existence.

Mais ce n’est pas de cette région du monde dont je voudrais plus précisément parler ; je prendrai comme point de départ un petit groupe du Brésil central, au sein duquel j’ai eu l’occasion de vivre et de travailler pendant une année à peu près entière, en 1938-1939, et qui, de ce point de vue particulier n’a sans doute pas une valeur exemplaire. Je me garderai, en effet, d’entretenir le malentendu que j’évoquais tout à l’heure, en suggérant qu’il soit possible d’opposer les sociétés primitives traitées comme un bloc à notre ou à nos sociétés civilisées, prises comme un autre bloc.

Il ne faut pas perdre de vue que deux sociétés, dites primitives, peuvent présenter, l’une par rapport à l’autre, une différence aussi profonde, et peut-être beaucoup plus grande encore que l’une quelconque de ces deux sociétés envisagées par rapport à la nôtre.

Néanmoins, le groupe qui va nous occuper offre peut-être un intérêt particulier du fait qu’il représente une des formes de vie sociale les plus élémentaires qu’il soit possible de rencontrer aujourd’hui à la surface du globe. Il n’est pas question de suggérer que ce groupe, par un privilège historique extraordinaire, et vraiment miraculeux, ait pu préserver jusqu’à l’époque actuelle des vestiges de l’organisation sociale des temps paléolithiques ou même néolithiques. Je doute fort qu’il existe, sur la terre, aucun peuple que nous puissions considérer comme le fidèle témoin d’un genre de vie ; vieux de plusieurs dizaines de millénaires. Pour eux comme pour nous, pendant ces milliers d’années, il s’est produit quelque chose ; il s’est passé des événements.

Dans le cas particulier, je crois que l’on aurait de bonnes raisons pour plaider que ce « primitivisme » apparent constitue un phénomène régressif plutôt qu’un vestige archaïque, mais, de notre point de vue, ici, la chose n’a pas d’importance.

Il s’agit d’une petite collectivité indigène, petite par le nombre, mais non par le territoire qu’elle occupe, qui est grand, à peu près, comme la moitié de la France. Les Nambikwara du Matto-Grosso central, dont le nom même était encore inconnu à la fin du XIXème siècle, ont eu leur premier contact avec la civilisation en 1907 seulement ; depuis cette date, leurs rapports avec les blancs ont été des plus intermittents.

Le milieu naturel dans lequel ils vivent explique, dans une large mesure, le dénuement culturel dans lequel ils se trouvent. Ces régions du Brésil central ne sont en rien conformes à l’image que nous nous faisons volontiers des régions équatoriales ou tropicales, bien qu’en fait les Nambikwara se trouvent à égale distance entre le tropique et l’équateur. Ce sont des savanes, et parfois même des steppes désolées, où le terrain très ancien, recouvert par des sédiments de grès, se désagrège sous forme de sables stériles, et où le régime des pluies, extrêmement irrégulier (pluies torrentielles et quotidiennes de novembre à mars, puis sécheresse absolue depuis avril jusqu’à septembre ou octobre) contribue, avec la nature même du terrain, à la pauvreté générale du paysage : hautes herbes qui croissent rapidement au moment des pluies, mais que la saison sèche brûle de façon rapide pour laisser apparaître le sable nu, avec une végétation clairsemée d’arbustes épineux. Sur une terre aussi pauvre, il est difficile, sinon même impossible, de cultiver. Les indigènes font un peu de jardinage dans la forêt-galerie qui borde généralement le cours des rivières, et le gibier, lui-même peu abondant pendant toute l’année, quand vient la saison sèche va se réfugier, à de très grandes distances parfois, dans des bosquets impénétrables qui se forment aux sources de ces rivières, et où se maintiennent de petits pâturages.

Ce contraste entre une saison sèche et une saison humide retentit sur la vie indigène par ce qu’on aimerait appeler une « double organisation sociale », si le mot n’était pas trop fort pour parler de phénomènes aussi frustes. Pendant la saison des pluies, les indigènes se concentrent en villages semi- permanents, non loin des cours d’eau et près de la forêt-galerie, où ils ouvrent des brûlis et cultivent un peu de manioc et de maïs, ce qui les aide à subsister pendant les six mois de la vie sédentaire, et même plus longtemps ; ils enfouissent des tourteaux de manioc dans le sol, qui y pourrissent lentement, mais qui, pendant quelques semaines, quelques mois parfois, peuvent encore être extraits et consommés quand le besoin s’en fait sentir.

Puis, au moment de la saison sèche, le village éclate, si je puis dire, en plusieurs petites bandes nomades qui, sous la conduite d’un chef non héréditaire, mais choisi par ses qualités d’entrain, d’initiative et d’audace, parcourent la savane par étapes de 40, 50, 60 kilomètres parfois, à la recherche de graines et de fruits sauvages, de petits mammifères, de lézards, de serpents, de chauves-souris, d’araignées même, et, en général, de tout ce qui peut empêcher les indigènes de mourir de faim.

II est difficile d’évaluer le chiffre de la population nambikwara, car la vie nomade les amène à se déplacer d’un bout à l’autre de leur territoire : le voyageur peut être amené à rencontrer, à des intervalles de temps très courts et en des points différents, des bandes qu’il prendra pour des populations hétérogènes mais qui, en fait, relèvent d’un seul et même groupe. Combien étaient les indigènes au moment où on les a découverts ? Peut- être 5 000, peut-être 10 000. A l’heure actuelle, décimés par les épidémies qui ont immédiatement suivi la prise de contact avec la civilisation, leur chiffre se situe aux environs de 2 000 ; 2 000 personnes, pour un territoire des dimensions que j’ai citées il y a un instant. Ces 2 000 personnes vivent de façon très dispersée ; elles parlent des dialectes qui sont parfois parents, parfois aussi suffisamment éloignés les uns des autres pour que les indigènes ne puissent pas se comprendre sans le secours d’un interprète. Plus au nord, vers le début de la grande forêt amazonienne, on trouvera sur les frontières d’autres populations profondément différentes, par l’origine ethnique, par la langue et la culture, populations plus puissantes et qui ont refoulé les Nambikwara dans cet habitat particulièrement déshérité.

Dans ces territoires ingrats, les indigènes ne mènent pas seulement une existence misérable du point de vue des ressources naturelles : leurs techniques sont à peu près au niveau de leur économie. Ils ne savent pas construire de huttes et se contentent de frêles abris de branchages, renforcés pour constituer les villages semi-permanents de la saison des pluies, mais qui, le plus souvent, ne sont pas destinés à durer plus ‘longtemps qu’un jour ou quelques jours ; abris faits de branches piquées dans le sol et qu’on déplace d’ailleurs pour apporter une protection selon l’endroit d’où viennent, à chaque heure et à chaque saison, le soleil, le vent et la pluie.

Ils sont ignorants du tissage, sauf pour la confection de très minces bandelettes de coton sauvage qu’ils portent autour des bras et des jambes, et, hormis quelques groupes, ils ignorent la poterie.

Tous leurs biens matériels se réduisent aux arcs et aux flèches, à quelques outils faits de lames de pierre, parfois de fer, montées entre deux baguettes de bois ; à des matières premières telles que plumes, écheveaux de fibre, blocs de cire ou de résine, dont ils se servent pour la confection de leurs armes et de leurs outils.

Et pourtant, cette humanité déshéritée a une vie politique intense.

Le point essentiel c’est que, chez ces indigènes, comme chez tant d’autres, on ne trouve pas cette distinction, si tranchée dans nos esprits, entre les concitoyens et l’étranger : de l’étranger au concitoyen, on passe par toute une série d’intermédiaires.

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Quel avenir pour la diplomatie américaine ?

Article issu de Politique étrangère volume 76, n°2, paru en juin 2011, portant sur les ouvrages The irony of manifest destiny. The tragedy of America’foreign policy (William Pfaff, Walker & Company, 2010, 240 pages) et The frugal superpower. Americas global leadership in a cash-strapped era (Michael Mandelbaum, PublicAffairs, 2010, 224 pages). L’article qui suit a été rédigé par Jolyon Howorth, professeur à l’université de Yale (États-Unis) et professeur de sciences politiques européennes, chaire Jean Monnet, à l’université de Bath (Royaume-Uni).

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Dans son discours du 28 mars 2011 annonçant sa décision d’intervenir en Libye, le président Barack Obama soulignait que le rôle des États-Unis dans cette mission onusienne serait limité et que le leadership serait rapidement transféré aux alliés: « Les États-Unis auront un rôle de soutien » (« a supporting role »). La communauté américaine des stratèges, qui attend depuis deux ans qu’émerge une « doctrine Obama » lisible, pense l’avoir enfin découverte à l’occasion de l’affaire libyenne. Elle pourrait s’intituler le « leadership par l’arrière » (« leading from behind »). Ces deux livres contribuent largement à déchiffrer cet infléchissement décisif de la diplomatie américaine dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

William Pfaff retrace, dans un livre d’une érudition exceptionnelle, les sources religieuses, philosophiques, culturelles et politiques de la notion fondatrice de « Manifest Destiny ». Il fait état de ses 200 ans d’histoire mais aussi de son actualité inopérante. Michael Mandelbaum, pour sa part, nous explique pourquoi le 15 septembre 2008 (jour de la faillite de la banque Lehman Brothers) marque le moment où les États-Unis comprennent que leurs dépenses militaires ne peuvent être illimitées et que leur rôle global sera dorénavant plus restreint et modeste: « À l’avenir, les États-Unis se comporteront comme un pays normal » (p.8).

L’expression « Manifest Destiny », utilisée pour la première fois en 1845 lors de l’annexion du Texas, fait de l’expansion transcontinentale puis globale de la puissance américaine une volonté divine. En 1919, Woodrow Wilson affirme que le leadership international des États-Unis n’émane pas d’un plan conçu à Washington mais de « la main de Dieu, qui nous a entraînés sur ce chemin […]; ce fut le rêve de notre naissance. L’Amérique a montré, en toute vérité, la voie. » (p.71.) Selon W. Pfaff, cette foi utopique remonte au siècle des Lumières. Avec la « mort de Dieu », l’homme ne cherche plus une place dans un paradis d’outre-tombe mais tente de créer un paradis sur Terre. Cette aspiration séculière, qui vient remplacer au XVIIIe siècle les croyances religieuses, exige la création d’un monde parfait hic et nunc. En outre, il faut faire vite : la vie humaine se mesure en décennies plus qu’en millénaires… Cette quête d’absolu explique logiquementl’extrême violence du XXe siècle (de Staline à Pol Pot en passant par Hitler et Mao) et sous-tend directement la croisade américaine de l’après-guerre froide. En effet, les États-Unis veulent, pour reprendre les termes du second discours inaugural de George W. Bush en 2005, « abolir le mal » et « mettre fin à la tyrannie » sur le globe. Ce projet se traduit par une tentative d’exportation de la démocratie aux quatre coins du monde, projet ininterrompu depuis Wilson et toujours soutenu, selon W. Pfaff, par la quasi-totalité de l’élite américaine – y compris dans l’entourage d’Obama. Cette ambition presque religieuse, conçue dans une Amérique chrétienne, aboutit à l’« américanisation de la chrétienté » (p.62) : W. Pfaff dénonce sèchement la Manifest Destiny comme « irréalisable, indésirable et dangereuse » (p.194).

Dans un superbe chapitre de synthèse historique, l’auteur nous mène de l’isolationnisme des pères fondateurs à l’interventionnisme wilsonien, montrant à quel point les multiples guerres menées par les États-Unis au XIXe siècle, y compris la guerre contre l’Espagne de 1898 (une « affaire désinvolte qui n’engagea nullement la nation », p.70) avaient surtout pour but de faciliter et de compléter le développement du projet interne. Le tournant wilsonien de 1917-1919 fut définitif et déclencha (malgré les rechutes isolationnistes de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-1945) toute une série d’interventions, toujours plus idéologiques et manichéennes. Ces opérations, de la présidence d’Eisenhower à celle de Bush, traduisaient en réalité une « forme virtuelle d’isolationnisme, une solution fictive à un problème dont la solution antérieure avait disparu » (p.100).

Raymond Aron et la théorie des relations internationales (S. Hoffmann)

Né à Vienne (Autriche) en 1928, Stanley Hoffmann vit en France de 1930 à 1955, année de sa nomination comme professeur à Harvard. Il y enseigne, notamment, les sciences politiques et la civilisation française. En 1968, il fonde le Centre d’études européennes de Harvard, dont il reste président jusqu’en 1995, tout en enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’École des hautes études en sciences sociales. Immédiatement après la mort de Raymond Aron, Stanley Hoffmann offrait à Politique étrangère une synthèse de sa pensée, rendant ainsi hommage à une vision internationale d’un libéralisme lucide et réaliste. Ce texte a été publié pour la première fois dans Politique étrangère, no 4/1983.

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L’ampleur de l’œuvre de Raymond Aron a toujours fait le désespoir de ses commentateurs – et de ses disciples. On peut s’attendre à la publication de divers textes inédits ; néanmoins, hélas, cette œuvre est désormais achevée. Ce qui devrait permettre d’étudier enfin, en profondeur, la contribution scientifique qu’elle a apportée – de séparer en quelque sorte les deux activités que Raymond Aron a menées de concert et a souvent entremêlées : l’activité proprement journalistique, commentaires d’une actualité qu’il se sentait le devoir d’élucider et d’interpréter, et l’activité du théoricien, philosophe de l’histoire, sociologue des sociétés contemporaines, ou critique de la pensée politique et sociale des grands auteurs.

La note qui suit n’a d’autre objet que de résumer brièvement ce qui me semble avoir été la contribution scientifique de Raymond Aron à la théorie des relations internationales. Je ne parlerai donc guère d’ouvrages, ou de parties d’ouvrages, qui relèvent avant tout du commentaire de l’actualité, ni même de ce qui, dans son œuvre, prend la forme du récit historique (comme la majeure partie de République impériale) ; je ne dirai rien non plus du premier volume de Clausewitz qui appartient au vaste domaine de la critique des grands auteurs. Je ne recommencerai pas non plus l’analyse détaillée de Paix et guerre que j’avais publiée peu après la sortie de ce maître livre.

Il n’est pas possible de se livrer à cette étude sans être frappé par l’originalité de l’apport de Raymond Aron. Par rapport aux travaux français antérieurs, avant tout : en gros, jusqu’au début des années 1950, la politique extérieure et les rapports entre les États étaient du ressort des historiens, des juristes, dans une moindre mesure des économistes. C’est Raymond Aron qui, dans ce pays, a véritablement créé une discipline autonome des relations internationales, située au carrefour de l’histoire, du droit, de l’économie, mais aussi de la science politique et de la sociologie, et caractérisée par ce que l’on pourrait appeler un ensemble cohérent et rigoureux de questions, qui tendent à rendre intelligibles les règles constantes et les formes changeantes d’un type original d’action : celui que mènent sur la scène mondiale les représentants des unités, diplomates et soldats, autrement dit la conduite diplomatico-stratégique. Les lois et modalités de cette conduite faisaient déjà, à la même époque, l’objet de travaux importants aux États-Unis, et Raymond Aron n’a jamais cessé, dans ses livres et articles, de dialoguer avec ses collègues d’outre-Atlantique (en particulier Hans Morgenthau, l’émigré allemand dont l’influence fut si forte dans son pays d’adoption, à la fois sur les universitaires et sur les praticiens, Henry Kissinger – qui a été l’un et l’autre – tout particulièrement). Mais, par rapport aux spécialistes américains des relations internationales, l’originalité de Raymond Aron éclate aussi : comme nous le verrons, son coup d’œil est plus vaste, ses constructions sont plus souples (ce qui lui fut parfois reproché par des esprits avides de certitudes…), et ses analyses ont parfois précédé celles d’outre-Atlantique.

LA SPÉCIFICITÉ DES RELATIONS INTERNATIONALES

L’ambition de Raymond Aron est à double face – par un paradoxe fort caractéristique, sa pensée est à la fois audacieuse et modeste. L’audace apparaît dans la volonté même de présenter une théorie générale, en partant de ce qui fait la spécificité des relations internationales : « la pluralité des centres autonomes de décision, donc du risque de guerre », ou encore « la légitimité et la légalité du recours à la force armée de la part des acteurs ». Il en découle, en premier lieu, une règle impérative de conduite pour ceux-ci : « la nécessité du calcul des moyens » ; en second lieu, les six questions fondamentales pour l’étude des constellations diplomatiques (trois questions objectives : détermination du champ, configuration des rapports de puissance dans ce champ, technique de guerre ; et trois questions subjectives ou « idéologico-politiques » : reconnaissance réciproque, ou non, des unités, rapports entre politique intérieure et extérieure, sens et buts de cette dernière) ; en troisième lieu, la mise en forme des réponses à ces questions dans l’étude des systèmes internationaux – ensembles organisés en fonction de la compétition entre leurs unités – et dans la typologie de ces systèmes (pluripolaires et bipolaires). L’analyse des systèmes a été très poussée aux États-Unis, vers la fin des années 1950. Mais celle de Raymond Aron est doublement originale. D’une part, comme il met l’accent sur la spécificité des relations internationales, sur la différence fondamentale entre politique extérieure et politique intérieure, entre le type idéal de la conduite diplomatico-stratégique (absence de pouvoir supérieur aux unités, absence ou faiblesse des valeurs communes) et le type idéal de la conduite que l’on pourrait appeler civique, il prend soin de partir de concepts propres aux relations internationales, alors que ses collègues américains partent souvent de « concepts qui s’appliquent à d’autres domaines que celui des relations internationales », tels que puissance et conflit. Raymond Aron, lui, prend soin de spécifier la différence entre la « politique de puissance » dans un milieu que domine le risque de recours à la force par les unités en compétition, et l’usage du pouvoir de contrainte au sein d’une collectivité par l’État qui en a le monopole, et il distingue aussi les tensions et conflits – matière première de toute société – des guerres – conflits violents entre unités politiques. D’autre part, la conception que Raymond Aron a des systèmes et de leur force contraignante ou déterminante par rapport aux unités qui en sont les éléments constitutifs est beaucoup plus modeste que celle d’un Morton Kaplan par exemple.

C’est là l’autre face de son entreprise théorique. Nul n’a montré de façon plus convaincante l’impossibilité de parvenir ici à un « système hypothético-déductif […] dont les relations entre les termes (ou variables) revêtent […] une forme mathématique » ; et cela, parce qu’à la différence d’autres actions, celle du diplomate et du soldat n’a pas de « fin rationnelle » comparable à celle du joueur de football (gagner) ou des sujets économiques (maximiser les satisfactions). Il en résulte, d’abord, que la théorie ne saurait guère aller au-delà d’une « analyse conceptuelle » qui a pour objet de « définir la spécificité d’un sous-système, [de] fournir la liste des principales variables, [de] suggérer certaines hypothèses relatives au fonctionnement d’un système ». Il en résulte ensuite que cette théorie ou conceptualisation est beaucoup plus difficile à séparer de l’étude sociologique et historique concrète (dont dépend l’intelligibilité des conduites des acteurs, de leurs calculs de forces et des enjeux des conflits), que dans le cas de la théorie économique : comprendre un système, ce n’est pas saisir les règles d’un jeu entre entités abstraites, x, y ou z, mais savoir quels sont les traits originaux d’États nationaux bien différenciés, par exemple. C’est pourquoi les systèmes sont « au sens épistémologique du terme, indéfinis » : « d’aucune théorie on ne saurait déduire comme conséquence nécessaire la mise à mort industrielle de millions de Juifs par les hitlériens », ni d’ailleurs les relations interindividuelles ou interétatiques qui constituent le commerce pacifique entre les collectivités. Autrement dit, la conceptualisation de Raymond Aron mène à la théorie de ce que Rousseau avait nommé « l’état de guerre », non à celle de la société transnationale ou du système économique mondial, qui obéissent à d’autres règles, à une autre logique ; et même dans son domaine légitime elle ne permet pas de saisir, à elle seule, le comportement des acteurs.

Lorsque Raymond Aron traite de celui-ci, ses analyses semblent se rattacher à l’école « réaliste », école illustre et vénérable, puisque l’on peut compter parmi ses membres le père fondateur de l’étude des relations internationales, Thucydide, Nicolas Machiavel, Thomas Hobbes, le sociologue Max Weber tant admiré par Raymond Aron, et, parmi les contemporains, Hans Morgenthau, Edward H. Carr, le théologien protestant américain Reinhold Niebuhr et George Kennan : nécessité du calcul des forces, rôle déterminant de la force parmi les éléments de la puissance, permanence des ambitions nationales et des périls pour la survie, impératif de l’équilibre, impossibilité d’une « morale de la loi » et d’une paix par le droit, sagesse d’une morale de la responsabilité plutôt que d’une éthique de la conviction, importance des facteurs géopolitiques dans la détermination des objectifs des États, rôle primordial de ceux-ci parmi tous les acteurs sur la scène du monde, possibilité de concevoir la politique comme « l’intelligence de l’État personnifié » (plutôt que comme celle d’une classe ou d’une idéologie, ou comme un processus complexe et indécis), tels sont les points communs à tous les « réalistes ».

Mais si l’on compare Raymond Aron aux autres, on découvre quatre séries de différences. La plus importante est d’ordre conceptuel. D’une part, comme on l’a déjà vu, Raymond Aron se distingue de Machiavel, Hobbes et Morgenthau en refusant de voir dans la quête de la puissance l’essence de toute politique, en distinguant politique intérieure et extérieure, et aussi puissance comme moyen et puissance comme fin. D’autre part, en ce qui concerne le domaine spécifique des relations internationales, il se méfie de concepts passe-partout qui semblent au premier abord cerner la spécificité de la conduite diplomatico-stratégique, mais se révèlent équivoques ou dangereux à l’analyse. C’est ainsi qu’il pourfend la notion d’intérêt national, clef de voûte de la théorie de Morgenthau, mais formule tirée d’« une pratique et [d’] une théorie des époques heureuses », où existait « un code non écrit du légitime et de l’illégitime », alors que dans les périodes révolutionnaires « aucune puissance ne restreint ses objectifs à l’intérêt national, au sens qu’un Mazarin ou un Bismarck donnait à ce terme », et que cet intérêt est alors largement défini en termes idéologiques.

La critique des concepts trop abstraits et simplistes est liée à un trait essentiel du « réalisme » aronien : il renoue avec Thucydide en plongeant en quelque sorte la théorie dans l’histoire, afin de veiller à ce que celle-là n’aille jamais au-delà de ce que celle-ci enseigne, et ne soit pas plus rigide et plus prescriptive que ce que l’histoire permet : sur ce point, le contraste avec les ambitions normatives et la volonté de prévision des théoriciens américains est frappant. Il s’agit aussi de soumettre les concepts généraux à la critique de l’histoire. Pour Raymond Aron, la théorie devait à la fois compléter et s’insérer dans la « sociologie historique » des relations internationales. C’est l’histoire, en effet, qui montre la nature indéfinie des systèmes. Raymond Aron a toujours rejeté les déterminismes et les thèses « monistes » qui cherchent à expliquer des phénomènes complexes par un seul facteur. Il a toujours cherché à séparer les causes profondes des accidents, et à montrer comment s’opérait la conjonction de séries historiques distinctes. « Le cours des relations internationales reste suprêmement historique, en toutes les acceptions de ce terme : les changements y sont incessants, les systèmes, divers et fragiles, subissent les répercussions de toutes les transformations […], les décisions prises par un ou quelques hommes mettent en mouvement des millions d’hommes et déclenchent des mutations irréversibles… ». C’est dans Les Guerres en chaîne (1951), lorsqu’il analysa les origines et la dynamique de la guerre de 1914, qu’il a le plus puissamment montré comment un « raté diplomatique » et une « surprise technique » se sont conjugués pour produire une catastrophe dont personne ne voulait, et une « guerre hyperbolique » entièrement imprévue. Plus tard, il devait, dans son livre sur la diplomatie américaine, montrer à la fois le caractère inévitable de la guerre froide, et le côté beaucoup plus accidentel de certains de ses développements.

Une troisième différence importante porte sur l’idée, si fréquente chez les « réalistes », du primat de la politique extérieure. Un théoricien américain contemporain, Kenneth Waltz, que l’on peut rattacher à cette école a, pour édifier une théorie rigoureuse des relations internationales, voulu ramener celle-ci à l’étude des rapports entre la structure du système (définie comme la distribution de la puissance entre les unités) et les relations que celles-ci ont les unes avec les autres : ce qui revient à exclure toute considération de ces « sous-systèmes » que constituent les régimes politiques et économiques, les rapports sociaux, les idées, au sein des unités. Raymond Aron – même s’il a parfois, comme dans République impériale, traité trop rapidement des déterminants intérieurs d’une politique étrangère – a affirmé que « la théorie des relations internationales ne comporte pas, même dans l’abstrait, une discrimination entre variables endogènes et variables exogènes». C’est « la parenté ou, au contraire, l’hostilité des régimes établis dans les États » qui dicte la distinction importante entre systèmes homogènes et systèmes hétérogènes (empruntée à Panayis Papaligouras) – une distinction qui résulte de l’idée que « la conduite extérieure des États n’est pas commandée par le seul rapport des forces » : les objectifs sont partiellement fixés par la nature du régime et par son idéologie. L’issue des conflits limités de l’ère nucléaire n’est pas, elle non plus, dictée par le seul rapport des forces, comme l’a montré la guerre du Vietnam : là, c’est l’impossibilité de parvenir au « but politique » – un gouvernement sud-vietnamien capable de se défendre seul – qui a entraîné la défaite militaire du plus fort.

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