Cassandra in Oz

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Rémy Hémez, chercheur au sein du Laboratoire de Recherche pour la Défense (LRD) à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Conrad C. Crane, Cassandra in Oz: Counterinsurgency and Future War (U.S. Naval Institute Press, 2016, 312 pages).

Conrad Crane, officier de l’US Army en retraite et historien, est aujourd’hui Chief of Historical Services for the Army Heritage and Education Center. Dans Cassandra in Oz, il nous propose une plongée à la première personne en 2005-2006 : au cours de cette période, il a joué un rôle central dans la rédaction du FM 3-24 Counterinsurgency, la doctrine américaine de contre-insurrection.

Le récit démarre trois ans auparavant, en 2002. Conrad Crane est alors chercheur au Strategic Studies Institute de l’US Army War College, et l’Irak est au cœur des préoccupations de toute l’institution militaire américaine. Il travaille à un plan pour reconstruire l’Irak, qui sera rendu public en février 2003. Ce plan n’aura que peu d’impact sur les décideurs politiques et militaires mais deviendra par la suite une sorte de symbole des opportunités manquées dans ce pays, Crane y ayant notamment souligné l’importance de maintenir et d’utiliser l’armée irakienne, l’une des rares « forces pour l’unité au sein de la société ».

En novembre 2005, l’auteur est contacté par le général Petraeus, alors à la tête de l’US Army Combined Arms Center, pour participer à l’élaboration de la future doctrine de contre-insurrection de l’US Army. La rédaction de ce manuel suit un processus original pour un document de doctrine de l’Army. La volonté de le publier rapidement conduit à éluder les multiples circuits de validation normalement mis en œuvre. Un premier draft est ainsi rédigé dès février 2006. Un séminaire exceptionnel, réunissant les meilleurs analystes américains de la contre-insurrection, est ensuite organisé pour l’amender. Le FM 3-24 Counterinsurgency est finalement publié le 15 décembre 2006, soit 13 mois après le début du projet. Il rencontre un succès incroyable pour un document de ce type, avec 1,5 million de téléchargements le premier mois.

Après avoir passé en revue l’accueil critique reçu par le FM 3-24, Conrad Crane revient sur sa mission en Irak en 2007, dans le but d’évaluer « la doctrine en action ». Il estime qu’elle a eu un effet sur le terrain, même si le cœur des pratiques observées découle surtout de l’expérience accumulée en Irak et en Afghanistan. Il souligne aussi les difficultés de mise en œuvre, comme le manque d’appui apporté par les autres administrations américaines.

Dans les chapitres conclusifs, l’auteur revient d’abord sur le désintérêt progressif pour la COIN dans les armées américaines à partir de 2011. Pour lui, la guerre irrégulière n’est pas vraiment reconnue comme objet propre par l’administration. Il souligne notamment qu’il est plus difficile de justifier des dépenses militaires élevées pour ce type de conflit que pour une guerre classique. Dans l’ultime chapitre, l’auteur présente 21 « observations » passionnantes sur la guerre. Fondées sur les leçons de l’histoire, elles se veulent des guides pour l’avenir. Ce chapitre mérite tout particulièrement la lecture.

L’ouvrage de Conrad Crane est un véritable témoignage pour l’histoire. Une lecture indispensable pour les amateurs d’histoire militaire, en particulier ceux qui s’intéressent à la contre-insurrection et à l’élaboration et l’impact des doctrines militaires.

Rémy Hémez

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