37 Quai d’Orsay. Diplomatie française 2012-2016

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2017). Christian Lequesne propose une analyse de l’ouvrage de Laurent Fabius, 37 Quai d’Orsay. Diplomatie française 2012-2016 (Plon, 2016, 192 pages).

37 quai d'orsay

Comme la grande majorité des ministres des Affaires étrangères de la Ve République, Laurent Fabius ne connaît pas bien le Quai d’Orsay en y entrant. Il comprend cependant vite une chose : un ministre français des Affaires étrangères ne peut travailler convenablement que s’il ne subit pas l’interférence quotidienne de l’Élysée. Fabius parle du « contrat moral » passé entre François Hollande et lui-même. À la différence de certains de ses prédécesseurs, il n’a pas à souffrir d’un président le confinant au rôle de partenaire mineur et d’un entourage élyséen exagérément intrusif.

Laurent Fabius découvre avec intérêt les pratiques de la diplomatie contemporaine. La réunion de la COP21, fin 2015, suggère une série d’observations éclairantes. La diplomatie contemporaine doit traiter les questions de soft power : économie, environnement, droits de l’homme, et associer acteurs privés, ONG et représentants de la société civile. Fabius explique aussi comment une erreur formelle, ayant transformé dans la version anglaise de l’accord de Paris un should en un shall, dut être rectifiée à la dernière minute pour éviter un rejet américain.

Les négociations sur le programme nucléaire iranien et le dossier syrien font l’objet d’une narration précise. Sur la Syrie, la position de Fabius montre l’importance des valeurs en politique étrangère : les Al-Assad sont décrits comme des criminels avec lesquels le gouvernement français ne peut pas négocier. Fabius mentionne avec regret les refus britannique et américain d’engager, en août 2013, des frappes massives contre le régime, après que l’utilisation d’armes chimiques a été prouvée. On sent alors sa déception à l’égard d’Obama, Fabius y perçoit même un mépris du président américain à l’égard de la France. Ce qu’il ne dit pas, c’est combien cet épisode résume aussi l’héritage gaulliste en politique étrangère : celui d’une France qui prône des initiatives fortes en ne disposant pas des ressources suffisantes pour agir seule.

Si Fabius est déçu par Obama, il ne peut s’empêcher d’admirer la modernité du président américain. En revanche, il n’a ni admiration, ni confiance envers la Russie de Poutine. Ses propos sur son homologue Lavroff soulignent, une fois encore, l’importance portée à la différence des valeurs.

L’Europe constitue le chapitre le moins passionnant du livre. Fabius justifie son appel à voter « non » lors du référendum français de 2005. Il souligne une complicité forte avec son homologue allemand Steinmeier. En social-démocrate pragmatique, il considère qu’un refus français de ratifier le traité budgétaire de 2012 (que le candidat Hollande avait ­souhaité re­négocier pendant sa campagne) aurait été « catastrophique ». Pour le reste, Fabius exprime, comme beaucoup de politiques français, un scepticisme à l’égard de l’élargissement de l’Europe et prône une Europe à trois cercles (zone euro, Union européenne, grand marché). Mais il n’a guère de ­conviction profonde pour une Europe forte.

Son poids politique au sein du gouvernement permet à Fabius d’innover au Quai d’Orsay, en particulier en matière de diplomatie économique. Ce n’est pas lui qui fait de la diplomatie économique une pratique neuve des ambassadeurs. C’est lui, en revanche, qui en fait une priorité politique portée par un discours. Le livre permet d’en comprendre la raison. Un État est indépendant s’il dispose d’une économie qui fonctionne et rayonne. Rompant avec le primat du politique, le ministre considère que la politique étrangère est largement devenue la traduction de la réussite économique d’un État.

Écrit sans langue de bois excessive, ce témoignage illustre les convictions d’un politique français à la fois moderne dans sa découverte de la diplomatie, et qui ne déroge pas à certaines représentations françaises récurrentes, notamment à l’égard de la puissance américaine.

Christian Lequesne

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