Le djihad contre le rêve d’Alexandre

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2017). Sébastien Boussois propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Pierre Perrin, Le djihad contre le rêve d’Alexandre. En Afghanistan, de 330 av. J.-C. à 2016 (Seuil, 2017, 304 pages).

Djihad contre Alexandre

Qu’il soit Proche, Moyen, ou Extrême, l’Orient a toujours fasciné la civilisation occidentale. Si l’on peut encore comprendre pourquoi le « Levant » et la rive orientale de la Méditerranée nous touchent tant – berceau de nos cultures, religions et identités –, on oublie souvent que le rêve d’un homme venu d’Europe fut d’étendre principes et rêves de notre civilisation jusqu’aux confins de l’Asie centrale et extrême-orientale. La terre d’Afghanistan fut le grand rêve d’Alexandre le Grand.

Comme le disait Nicolas Bouvier, ce rêve « si beau, perspicace, intemporel, généreux », n’a eu de cesse de trotter dans notre inconscient depuis la défaite d’Alexandre. C’est en effet là que son rêve s’est fini, avec son Empire. De la Grèce aux steppes d’Asie centrale, ce monde n’était qu’un. Aujourd’hui, il s’est fissuré en plusieurs blocs, en plusieurs micro-mondes.

Les conflits qui bouleversent la région du Moyen-Orient à l’Afghanistan nous semblent lointains jusqu’à ce que des bombes viennent frapper nos villes. Une vie là-bas n’est pas une vie ici. Et pourtant. Cette importation des tensions venues de si loin prouve aussi que nous sommes une part de cette identité et que le rêve d’Alexandre, devenu cauchemar notamment en Afghanistan depuis environ quatre décennies malgré quelques périodes de calme, revient nous hanter. L’arc de feu qui part de Damas jusqu’à Kaboul, en passant par l’Irak, dessine une des régions les plus dangereuses et les plus en guerre du monde aujourd’hui.

Jean-Pierre Perrin, longtemps journaliste à Libération, écrivain-voyageur, romancier, souhaitait revenir sur les lieux géo-poétiques de cette géo­politique du chaos régional. C’est ainsi fait pour un pays qu’il connaît particulièrement bien : en promenant le lecteur dans l’histoire du pays, sa culture, sa politique, il nous fait revivre le Gandhara, cette terre où prospéra l’extraordinaire et tolérante civilisation née de la rencontre entre la Grèce et l’Orient, et il s’interroge sur les raisons qui ont transformé cette terre fertile en terre brûlée, lit du djihadisme contemporain. On trouve dans ce livre complots, invasions, services secrets, armées, concentrés sur un territoire désert, hostile et qui n’a de cesse de nous intriguer. Un pays escarpé qui perd nos armées conventionnelles impuissantes dans des montagnes qui n’ont guère changé depuis Alexandre.

L’auteur interroge dans ce récit passionnant nos propres motivations à vouloir intervenir en terre inconnue, au nom de principes européens qui ont aussi fait les beaux jours d’une terre désormais en proie à l’enfer. Et comme un signe, cette terre résiste et reste insaisissable.

Comme le dit l’auteur, Iskander Kebir, comme on l’appelle là-bas, est encore présent partout. Mais qui sont ceux qui finalement s’en souviennent ? « L’Afghanistan est un pays de conquérants fantômes, de régiments errants, de bataillons disparus, de fugitifs aussi, certains rattrapés, tués, d’autres qui courent encore. » Comme si l’Occident et l’Orient s’affrontaient ici, sur de nombreux différends, pour leurs survies respectives, en ayant encore en tête les théories géopolitiques réalistes du XIXe siècle, qui expliquent que qui contrôle le cœur de la terre, le heartland, contrôle le monde. Alexandre l’avait déjà compris, en bon disciple d’Aristote qui lui avait assuré que, « depuis le toit de l’Hindu Kush, on pouvait découvrir le reste du monde ».

Sébastien Boussois

Pour vous abonner à Politique étrangère, cliquez ici.

Ce contenu a été publié dans Revue des livres, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire