Générations djihadistes

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2017). Héloïse-Anne Heuls propose une analyse de l’ouvrage de Dominique Thomas, Générations djihadistes. Al-Qaïda – État islamique, histoire d’une lutte fratricide (Éditions Michalon, 2016, 224 pages).

Générations djihadistes

Dominique Thomas, expert des mouvements djihadistes, décrypte ici minutieusement un domaine qu’il connaît bien et sur lequel il a déjà livré de nombreuses analyses. Son état des lieux est riche de détails et pose la question de l’impact des révoltes de 2011 sur la bipolarisation du champ djihadiste mondial.

À l’ombre des printemps arabes, les groupes djihadistes ont progressé, se nourrissant de l’instabilité des révoltes et de l’échec de certains gouvernements de transition. L’émergence de multiples courants islamistes a par ailleurs poussé les organisations les plus influentes à l’aggiornamento, laissant apparaître des querelles pour la régence de l’autorité djihadiste. Les luttes fratricides entre l’État islamique et Al-Qaïda en sont la résultante majeure. Les querelles auxquelles se livrent ces deux courants trouvent leurs origines dans des dissensions à la fois théoriques et générationnelles. Si le groupe État islamique a su rendre audible son message, concurrençant la dialectique plus élitiste d’Al-Qaïda et distançant son rival sur l’usage des moyens de communication, il souffre d’un manque de prédicateurs influents dans ses rangs.

La rivalité entre les deux groupes, qui trouve son origine, pour Dominique Thomas, au cœur de l’histoire contemporaine de l’Irak, se matérialise par une confrontation pour la suprématie du djihad global, qui s’incarne dans une surenchère opérationnelle. Si le socle commun des deux mouvements est le courant salafiste djiha­diste, sur les fronts comme sur le fond, deux modèles s’opposent dans la gestion des territoires. L’un, plus inclusif, pratiqué par Al-Qaïda depuis 2011, témoigne d’une adaptation aux particularismes locaux dont l’objectif est la mutualisation des effectifs et des moyens ; l’autre, plus exclusif, s’incarne dans les stratégies d’élimination et de soumission de l’État islamique contre ses concurrents. Al-Qaïda, en valorisant son identité arabo-islamique, a réussi par son expansion à émerger dans de nouveaux foyers. L’État islamique, dont la composition est plus disparate, a mobilisé de jeunes djihadistes en manque de responsabilités au sein d’Al-Qaïda, et s’est lancé dans une conquête territoriale en se présentant comme un pilier de la défense des Arabes sunnites, établissant dans ses zones contrôlées une administration et rétablissant de nombreux services sociaux. Évoluant selon des modèles différents, parfois opposés, les deux entités ont cependant réussi à adapter ou repenser leurs discours dans le contexte des révoltes arabes.

La conclusion de Dominique Thomas est sans appel. L’influence d’Al-Qaïda, de nombreuses fois annoncée comme dépassée, est certes fluctuante, mais le groupe joue sur une forte résilience. Après le démantèlement de son sanctuaire afghan en 2001, l’organisation est parvenue à exporter son modèle et à créer de nouvelles franchises, grâce aux retours de ses combattants dans leurs pays d’origine. L’État islamique, après avoir étendu son autorité sur un territoire de 300 000 km2 à son apogée en 2015, décroît désormais, laissant apparaître ses faiblesses structurelles. Dans son autopsie de l’hydre djihadiste, Dominique Thomas constate que les organisations qui la composent, si elles passent par des périodes de faiblesse, parviennent à surmonter les vagues en s’appuyant sur leurs réseaux locaux et des discours qui parviennent aujourd’hui encore à séduire.

Héloïse-Anne Heuls

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