« Les États-Unis et la sécurité du Golfe »

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L’article « Les États-Unis et la sécurité du Golfe » a été écrit par Albert Wohlstetter, alors président de l’European American Institute for Security Research , et publié dans le numéro 1/1981 de Politique étrangère.

Sur les 50 millions de barils de pétrole consommés quotidiennement par le monde non communiste, 20 millions proviennent du Golfe. Un programme judicieux de mesures autres que militaires pourrait diminuer de façon substantielle notre dépendance et celle de nos alliés et il est urgent de le mettre en œuvre. Pourtant, à moins que la politique économique des Occidentaux ne témoigne d’une plus grande perspicacité et que ceux qui élaborent cette politique ne rechignent moins à risquer la réprobation populaire ou des difficultés passagères dans leurs affaires intérieures, la dépendance des alliés subsistera vraisemblablement longtemps encore. Il est donc essentiel pour ceux-ci d’améliorer leurs capacités de protection militaire du pétrole du Golfe. Mais au cours de la dernière décennie, ces capacités de protection se sont affaiblies alors que leur dépendance énergétique n’a fait que grandir.

Une dépendance croissante

Les importations européennes de pétrole en provenance du Golfe, qui représentaient, en 1964, 58,9 % du total de leurs besoins, étaient passés à 64,8 % en 1977. Qui plus est, la consommation de pétrole augmenta par rapport à celle des autres formes d’énergie primaire de sorte que l’Europe occidentale voyait croître sa dépendance à l’égard du Golfe dans une proportion supérieure encore à celle qu’indiquent les chiffres cités. En pourcentage de l’énergie primaire consommée, les importations européennes de pétrole originaires du Golfe étaient passées de 24,5 à 35 % au cours de la même période. Au Japon, les importations en provenance du Golfe, calculées également en pourcentage de l’énergie primaire consommée, étaient passées de 44 % en 1964 à 59,2 % en 1977. Quelques-uns des principaux alliés européens des États-Unis avaient vu croître leur dépendance plus rapidement encore que celle du Japon. Les importations françaises en provenance du Golfe par exemple, calculées sur cette même base, passaient de 21,15 % en 1964 à 51,6 % en 1976, rendant ainsi les Français presque aussi vulnérables que les Japonais. Certes ce pourcentage a diminué : en 1977 il n’était que de 46,3 % — plus du double néanmoins du chiffre de 1964. La France consomme beaucoup plus de pétrole que des pays comme la République fédérale d’Allemagne qui possède de grandes quantités de charbon. Les Américains importent aussi du pétrole du Golfe dans des proportions qui n’ont cessé d’augmenter rapidement par rapport au total de l’énergie primaire consommée. Cependant, leur dépendance est bien moins marquée que celle de l’Europe ou du Japon, car ils produisent une grande partie du pétrole qu’ils consomment et possèdent de vastes réserves d’énergie sur leur territoire — en plus de leur pétrole. En pourcentage de l’énergie primaire consommée par les États-Unis, les importations pétrolières américaines en provenance du Golfe sont passées de 1,4 % en 1964 à 8,4 % en 1977.

Il est un point que révèle toute analyse économique — fût-elle la plus rudimentaire — , la dépendance directe de nos alliés n’est pas seulement supérieure à celle des États-Unis, mais elle varie considérablement d’un pays à l’autre. Cela ne signifie pas, comme on le prétend parfois, que le pétrole du Golfe est « vital » pour nos alliés mais seulement « important » pour nous. A long terme, si l’Alliance demeure pour les Américains d’une importance fondamentale, le pétrole, essentiel pour ses alliés, n’en est pas moins vital pour eux. De ce point de vue cependant, nos alliés seront vulnérables, autrement que nous, à court terme. C’est pourquoi leurs intérêts à court terme peuvent souvent s’opposer et se différencier des nôtres. Il faut saisir les implications de cette situation pour comprendre les objectifs potentiels et la stratégie éventuelle de l’URSS dans la région du Golfe. La dépendance critique et prolongée de nos alliés quant au pétrole du Golfe, ainsi que les divergences latentes parmi eux, mettent un fait en évidence : si une puissance hostile parvient à s’assurer la mainmise, par des moyens politiques, sur les fournitures de pétrole en provenance du Golfe, elle disposera d’un instrument de pression capable de faire éclater l’Alliance. Nous entendons par mainmise la faculté de proposer ou de refuser à l’Europe et au Japon l’assurance d’un approvisionnement régulier. Une attaque dans cette région, qui se trouve à l’extérieur du périmètre de l’OTAN (et à des milliers de kilomètres de notre principal allié dans l’Asie du Nord-Est) entraînerait, de toute évidence, moins de risques pour l’URSS qu’un assaut direct au centre du dispositif de l’OTAN. Et pourtant le coup serait précisément porté au cœur de l’Alliance atlantique et de l’alliance entre les États-Unis et le Japon.

La stratégie de l’URSS

L’objectif de la stratégie soviétique ne pourrait-il pas être, non de supprimer ou même d’interrompre les fournitures de pétrole, dans la partie supérieure du Golfe, mais seulement de s’en assurer la disposition — par des moyens politiques — pour être en mesure de choisir si elle veut approvisionner l’Europe et le Japon à un prix acceptable ou «fermer le robinet ».

Pour certains, les intérêts soviétiques dans le Golfe ne seraient pas « vitaux » pour Moscou, qui ne saurait vraisemblablement menacer l’Occident dans la région. Un tel jugement semble s’appuyer sur le fait que, pour l’instant, les Soviétiques produisent plus de pétrole qu’ils n’en consomment. L’étude de la CIA, réalisée en 1977, selon laquelle l’Union soviétique deviendra importatrice nette de pétrole au cours de la présente décennie semble devoir limiter mais non pas contredire l’optimisme implicite de cette assertion.

L’Union soviétique pourrait néanmoins tirer, d’une mainmise sur le Golfe, de bien plus vastes avantages que la simple possibilité de s’y ravitailler. Les réserves du Golfe représentent un trésor économique de quelque 25 000 milliards de dollars au cours actuel. Mieux encore, les revenus assurés par la gestion de ce capital entraîneraient une augmentation considérable des ressources brutes des Soviétiques et des moyens qu’ils mettent en œuvre pour faire sentir leur influence politique et militaire. Après tout, les producteurs actuels du Golfe ne consomment qu’une infime partie du pétrole qu’ils extraient. Aussi ce sont eux, et non l’URSS et les États-Unis — principaux pays producteurs — , qui ont conservé la faculté de déterminer le volume des fournitures marginales de pétrole dans le monde. Ils peuvent augmenter ou diminuer leurs livraisons dans des proportions considérables et se sont trouvés en mesure d’influer sur les prix. Mais surtout, une mainmise des Soviétiques sur cette production complémentaire «importante et mouvante » pourrait, dans la mesure où les intérêts de l’URSS s’opposent à ceux des alliances occidentales (OTAN et traité américano-japonais), profiter considérablement à Moscou, précisément parce que le pétrole est d’une importance critique pour nos principaux alliés. Il est largement démontré que l’URSS déploie depuis des années les plus grands efforts pour affaiblir ou briser le système des alliances américaines, quelles que soient les autres ambitions qui l’inspirent.

Les alliés de l’Amérique et le Golfe

On a pu certes enregistrer quelques déclarations encourageantes de la part des Allemands, quant à leur « solidarité » avec les États-Unis, dans le Golfe ; mais si de telles manifestations paraissent apporter un soutien moral à la protection des intérêts américains dans la région, elles ne vont pas jusqu’à reconnaître que les intérêts de l’Alliance les plus directement affectés sont allemands ou plus généralement européens. En fait, on a assisté en Allemagne à des débats de nature scolastique sur la « divisibilité de la détente ».

Pour un Américain, cela semble signifier que les Européens continueraient à rechercher la détente en Europe tandis que les Américains assumeraient le poids de l’affrontement dans le Golfe ; le principal, pour les Européens, serait que les États-Unis traitent la crise avec mesure et retenue. Il est évident que nos principaux alliés mettent vigoureusement en doute l’idée exprimée par le président Carter dans son message sur l’état de l’Union, les «implications » de l’invasion de l’Afghanistan « pourraient représenter la plus grave menace que la paix du monde ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale ». […]

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