La Guerre froide de la France, 1941-1990

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°3/2018). Thomas Gomart, directeur de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Georges-Henri Soutou, La Guerre froide de la France, 1941-1990 (Tallandier, 2018, 592 pages).

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, Georges-Henri Soutou retrouve une de ses périodes de prédilection, celle de la guerre froide, à laquelle il a déjà consacré deux ouvrages de référence. Il se concentre sur la place de la France au sein du bloc atlantique, en commençant par constater que celui-ci, pas plus d’ailleurs que le bloc soviétique, n’était homogène. Cet ouvrage enrichit l’historiographie de la guerre froide d’une approche française souvent rare, mais aussi celle de la politique étrangère française.

Reposant sur une parfaite maîtrise bibliographique et une connaissance intime non seulement des archives diplomatiques françaises mais aussi des cercles décisionnels, cet ouvrage ne s’adresse pas seulement aux spécialistes. Georges-Henri Soutou offre un récit enlevé dans lequel il n’hésite pas à donner sa propre interprétation des situations et son appréciation du rôle de certains acteurs. Il excelle dans l’explication des enchaînements conduisant à une décision de nature politico-stratégique, ainsi que dans l’exposé des forces en présence. Se lisant avec plaisir, La Guerre froide de la France apporte des éléments de compréhension indispensables pour saisir les origines récentes du positionnement international de la France. En effet, la « géopolitique à la française » de la guerre froide s’observe encore, sous bien des aspects, en dépit de la fin de l’ordre bipolaire.

De quoi s’agit-il ? Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France met rapidement en place un système de « double sécurité » : sécurité par rapport à l’Allemagne grâce à sa division ; sécurité face à l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) grâce à la construction d’une Europe occidentale englobant la République fédérale d’Allemagne (RFA), idéalement sous leadership français, et bénéficiant de la garantie américaine via l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). De la ive République au deuxième mandat de François Mitterrand, la politique française se résume à la préservation de ce système, qui offre aux gouvernements successifs un confort intellectuel pour analyser le monde et se positionner. Cela conduit Georges-Henri Soutou au constat suivant à la fin du dernier chapitre : « La fin de la guerre froide laissait la France sans politique extérieure réellement cohérente. » Aujourd’hui encore, cette perte de cohérence fait ressentir ses effets. Pour les spécialistes de la politique étrangère française, cet ouvrage permet de retracer des généalogies politico-administratives visibles jusqu’à nos jours, qui aident à comprendre les positions françaises actuelles, notamment à l’égard de la Russie.

Il n’y a pas eu en France l’équivalent d’un George Kennan, à la fois diplomate et historien, capable d’analyser froidement le système soviétique et d’inspirer la politique américaine pour y faire face. En revanche, il y a eu un « Kennan collectif » c’est-à-dire un groupe de diplomates qui ont su élaborer collectivement « une sorte de doctrine française dans la guerre froide », puis encourager une « soviétologie appliquée » associant, sur l’ensemble de la période, des universitaires, des représentants des armées et des services de renseignement de manière à la fois informelle et efficace. Quelques noms parmi d’autres : Jean Chauvel, René Massigli, Henri Bonnet, Jean Laloy, Henri Hoppenot, Maurice Dejean, le général Catroux et Yves Chataigneau. À partir des années 1970, des universitaires apportent des clés de lecture supplémentaires : Georges Nivat, Alexandre Bennigsen, Hélène Carrère d’Encausse, Alain Besançon, Michel Heller ou Françoise Thom. Le Centre d’analyse et de prévision (CAP), dirigé par Thierry de Montbrial de 1973 à 1978, participe aussi à cet effort d’interprétation.

Georges-Henri Soutou tire un bilan globalement positif de cet effort collectif d’analyse, qui a permis « aux dirigeants français de ne pas surévaluer la menace soviétique et de ne pas ignorer certaines faiblesses structurelles du régime, sans néanmoins se faire d’illusions sur ses objectifs ultimes », tout en constatant qu’ils n’avaient pas percé le cœur du processus de décision soviétique : « Très différent du modèle anglo-saxon, et avec beaucoup moins de moyens, le renseignement français pendant la guerre froide a fait dans l’ensemble preuve de la vertu théologale de prudence. C’était déjà beaucoup. »

L’ouvrage se compose de 13 chapitres chronologiques, qui identifient les principaux points d’inflexion. La Seconde Guerre mondiale sert évidemment de matrice : l’appréciation initiale de l’URSS de Staline doit beaucoup à la politique d’équilibre observée par celui-ci à l’égard du régime de Vichy et de la France libre, laquelle a besoin de Moscou pour asseoir sa légitimité internationale et ne pas dépendre exclusivement des Britanniques et des Américains. Le premier échange de haut niveau se tient en mai 1942 entre De Gaulle et Viatcheslav Molotov. Le choix du Parti communiste français (PCF) de soutenir le général de Gaulle plutôt que le général Giraud joue un rôle décisif, même si le chef de la France libre ne se fera jamais d’illusion sur la capacité de la France et de l’URSS à construire un système de sécurité après la guerre qui échapperait à l’influence américaine. À n’en pas douter, son voyage de décembre 1944 en URSS marque un temps fort de l’histoire diplomatique française et contribue à sculpter la statue du commandeur face à celle du « petit père des peuples ».

La conférence de Yalta (février 1945) ramène la France à la réalité de sa puissance face aux deux futurs supergrands et à la Grande-Bretagne. Le général de Gaulle n’y est pas convié. Naît alors le « mythe de Yalta » selon lequel la France subit désormais la double hégémonie américano-soviétique, qui devient « le mythe fondateur de la politique extérieure de la ve République par la suite ». En réalité, le général de Gaulle choisit d’emblée le camp occidental en gestation, tout en conservant à l’esprit le contrepoids géopolitique que l’URSS offre en certaines occasions. En septembre 1945, le général Pierre Billotte, alors gouverneur de Rhénanie et Hesse-Nassau, constate que les Soviétiques ne démobilisent nullement, à la différence des alliés ; il préconise dans une note un accord militaire secret entre la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. En octobre 1945, il est nommé par De Gaulle chef d’état-major adjoint de la Défense nationale (EMGDN) pour préparer la négociation et la réalisation de cet accord.

Le départ du général de Gaulle en janvier 1946 et les premiers choix de Félix Gouin suspendent ce processus. Cependant, le général Billotte est rapidement envoyé à la délégation française aux Nations unies pour suivre discrètement les négociations qui aboutissent en 1949 à la création de l’Alliance atlantique : « On peut donc avancer, sans trop de paradoxe, que De Gaulle a été l’un des lointains auteurs de cette alliance… » conclut Georges-Henri Soutou.

Selon lui, le basculement de la France dans la guerre froide s’opère au printemps 1947 avec le traité franco-britannique de Dunkerque (mars 1947), puis le renvoi des ministres communistes du gouvernement Ramadier. Compte tenu du poids de la France en Europe, le choix fait par les dirigeants français a des conséquences profondes : « Leur plus grande contribution dans la guerre froide fut de choisir eux-mêmes le camp occidental. » Cette orientation occidentale ne doit pas masquer les divergences, feutrées mais profondes, qui existent alors au sein de l’appareil d’État, divergences toujours visibles aujourd’hui. D’un côté, un groupe composé notamment de Georges Bidault, du général Billotte et du maréchal Juin, préconise une étroite entente franco-américaine ; de l’autre, le président Auriol et le général de Lattre souhaitent d’abord constituer un ensemble européen auquel les États-Unis viendraient ensuite apporter leur contribution : « Il s’agissait de savoir si la France devait chercher à jouer un rôle mondial, sur le même plan que l’Angleterre et l’Amérique, ou se contenter d’un rôle européen. » Question toujours d’actualité…

Georges-Henri Soutou situe en juin 1948 le tournant au terme duquel la menace soviétique prend le pas sur une possible résurgence de la menace allemande. Il montre à quel point les choix des décideurs français n’avaient rien d’évident dans un contexte troublé aussi bien sur le plan national qu’international, et incidemment, le rôle clé de certaines personnalités sur les orientations fondamentales. Si elles engagent un peuple, les décisions de nature politico-stratégiques émanent d’un petit groupe actionnant des mécanismes de décision complexes, toujours décrits avec précision.

Après cette analyse des origines, Georges-Henri Soutou balise son récit de séquences clés : 1950-1952 avec les implications de la guerre d’Indochine ; 1953-1954 avec l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) ; 1954-1958 avec Suez et le projet de bombe nucléaire franco-germano-italienne ; 1958-1963 avec le retour du général de Gaulle qui dé-idéologise l’approche de l’URSS ; 1964-1969 avec le triptyque « détente, entente et coopération » ; 1969-1974 avec la reconnaissance par Washington du même rôle international pour Paris que celui tenu par Londres ; 1974-1981 avec la conférence d’Helsinki pour laquelle la diplomatie française joue un rôle de tout premier plan ; 1981-1989 avec la crise des euromissiles.

De 1948 à 1989, les dirigeants français ont tous été sur la ligne de la « double sécurité ». Ce constat conduit l’auteur à un jugement sévère sur la compréhension de la fin de la guerre froide : « Ce confort intellectuel explique sans doute que la diplomatie française n’ait guère vu venir l’automne de 1989 et qu’elle n’ait admis la réalité inéluctable d’une réunification allemande pure et simple qu’après les élections en RDA de mars 1990. » Jugement fortement nuancé par son appréciation d’ensemble : « Certes, la France n’a pas “gagné” la guerre froide. Au moins, elle ne l’a pas perdue. Étant donné les profondes divisions du pays sur la politique à suivre envers l’URSS mais aussi les États-Unis et l’Allemagne, c’était déjà beaucoup. » En creux, Georges-Henri Soutou montre la difficulté pour la diplomatie française de s’affranchir de cet héritage, qui lui a permis d’adopter des positions singulières, tout en étant sûre des conditions de sa sécurité extérieure. Qu’en est-il aujourd’hui ? Cet ouvrage aide à aborder cette difficile question.

Thomas Gomart,
Directeur de l’Ifri

 

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