L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ?

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2018)
. Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ? (La Découverte, 2018, 160 pages).

L’auteur est un spécialiste reconnu des conflits en Afrique subsaharienne, et l’un des premiers chercheurs à avoir travaillé sur les mystérieux « talibans » du nord-est du Nigeria, par la suite connus sous le nom de Boko Haram.

L’analyse du terrorisme en Afrique subsaharienne oppose, depuis son apparition, ceux qui considèrent que l’on a affaire à la progression d’un front (le fameux « arc de crises »), à ceux qui insistent sur le contexte local et national.

Les premiers s’appuient sur des faits concrets (financements, circulations de combattants et d’idées, diffusion du wahhabisme, conquête de territoires, stratégies de communications similaires), et tentent de décrire un tout cohérent. À cette approche s’opposent ceux qui entendent, comme ici l’auteur, analyser le développement des groupes djihadistes dans leur contexte propre : dynamiques locales, historicité du fait djihadiste (les multiples États théocratiques ayant fleuri au Sahel durant le XIXe siècle), histoire de la violence tant au niveau local que national, et bien sûr substrat socio-économique.

En effet, bien que ces groupes djihadistes puissent connaître des influences, des inspirations et des financements extérieurs au continent, et penser s’insérer à leur manière dans un djihad global, on ne peut les analyser et les comprendre sans s’interroger sur les dynamiques à l’œuvre localement. Des études sur les djihadistes sahéliens, s’appuyant sur les parcours de vie de repentis ou de personnes détenues dans le cadre d’affaires terroristes, montrent en effet la pluralité des motivations individuelles à rejoindre ces groupes : religieuses certes, mais aussi pour des raisons financières, ou pour protéger sa famille ou sa communauté, pour régler des comptes avec une communauté rivale, pour accéder plus facilement au mariage, pour instaurer un ordre politico-juridique plus juste inspiré par la charia, et ainsi balayer une classe politique et affairiste irrémédiablement corrompue…

L’auteur, à travers une série de chapitres convaincants, travaille donc à la fois à critiquer l’approche globaliste et à démontrer la fragmentation extrême du djihadisme, ainsi que l’inscription de ces groupes dans des dynamiques locales et des trajectoires nationales. La démonstration est stimulante, en particulier sur le Nigeria, où l’auteur montre que l’on ne peut comprendre le degré de violence et de cruauté de Boko Haram sans réfléchir sérieusement au rôle de la violence des forces armées nigérianes dans l’aggravation et la durée du conflit. Déjà, la guerre du Biafra s’était prolongée en raison du jusqu’au-boutisme des sécessionnistes qui craignaient un génocide de la part des forces armées. De même, la gestion sécuritaire de Boko Haram a été parsemée de décisions qui ont aggravé le problème. La liquidation, en 2009, d’un millier de membres de Boko Haram a contribué à transformer une secte violente en machine de guerre impitoyable. La cruauté de l’armée nigériane et l’emploi de troupes auxiliaires (Civilian Joint Task Force – CJTF) ont conduit Boko Haram à une stratégie de terreur pour dissuader des villages de rejoindre les CJTF.

Au-delà du seul cas nigérian, l’auteur souligne que l’attitude des forces armées est partout un problème, de même que le combat contre un « terrorisme » mal défini juridiquement, ce qui permet de réprimer d’autres formes de contestation sociale.

Cet ouvrage est indispensable pour aborder avec quelque recul le fait djihadiste en Afrique subsaharienne.

Alain Antil

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