Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2023 de Politique étrangère (n° 2/2023). Sébastien Jean propose une analyse de l’ouvrage de Martin Chorzempa, The Cashless Revolution (Public Affairs, 2022, 320 pages).

Photographie : Jonas Leupe/Unsplash

L’histoire récente du développement des technologies financières en Chine pourrait sembler un sujet étroit, voire aride. Il n’en est rien. Il s’agit au contraire d’une révolution d’une portée considérable, qui a chamboulé les paiements, l’épargne et les banques en Chine, mais aussi marqué une ère nouvelle dans le développement du numérique. Ces changements ont fait d’un système financier encore rigide, étatisé et à bien des égards sous-développé en 2013, le leader mondial en termes de sophistication et d’extension dès 2017. Pionnière dans l’innovation, la finance numérique chinoise le sera également dans certaines dérives. Dans un livre remarquablement documenté, nourri du vécu personnel sur place de ces années folles, Martin Chorzempa en fait un récit haletant et souvent étonnant – mais surtout riche en paradoxes et en enseignements.

Le retard de la Chine dans les systèmes de paiement et l’organisation du système bancaire, couplé au conservatisme d’un pouvoir arc-bouté sur la défense des banques d’État, ont ouvert la voie au développement spectaculaire de nouveaux entrants s’appuyant sur des technologies radicalement nouvelles. Il ne faut pas voir là le calcul de planificateurs avisés, mais bien plutôt le succès paradoxal d’une régulation chinoise qui, pour compenser son caractère outrageusement rigide, laisse se développer dans ses interstices des systèmes de substitution, sans guère de contrôle tant qu’ils restent petits et peuvent faire figure d’expérimentation. En l’occurrence, ce sont ces bouche-trous supposés qui vont devenir les leaders et porte-drapeaux du secteur. Ce faisant, Tencent et Alibaba ont non seulement développé un système de paiement d’une efficacité inégalée, mais leurs « super-apps » ont aussi permis un développement symbiotique fulgurant du numérique chinois dans le commerce, les divertissements et la finance.

La démarche, clairsemée d’anecdotes, est fondée sur une connaissance intime des milieux financiers chinois. Ce qui pourrait être un manque de recul ou d’élaboration théorique dans d’autres contextes s’avère ici précieux pour donner à comprendre l’enchaînement des évènements. Pour montrer par exemple comment la fin du monopole des banques d’État a débouché sur un quasi-duopole privé ; ou encore pourquoi la critique publique du système financier permet à Jack Ma des avancées décisives en 2012 – quand le gouverneur de la Banque centrale Zhou Xiaochuan convainc les plus hautes sphères de la nécessité de bousculer un secteur inefficace et sclérosé –, alors qu’elle signe son discrédit en octobre 2020 – quand sa puissance apparaît comme un symbole des dérives du capitalisme et une menace pour l’ordre politique. Plus qu’aucun autre secteur, la finance en dit long sur les logiques d’économie politique et les jeux de pouvoir.

Reste la question des conséquences internationales, suggérée par le sous-titre du livre : « la fin de la domination américaine sur la finance et la technologie ». Sur ce point, l’auteur reste à juste titre prudent. Jusqu’ici, bien que source d’inspiration dans le monde entier, l’expérience chinoise se transpose mal à l’étranger parce qu’elle bute sur l’importance des spécificités culturelles et des enjeux politiques. En faisant de sa finance l’une des plus modernes et innovantes au monde, cette révolution a néanmoins démultiplié la capacité d’influence de la Chine de façon durable. L’histoire de ses conséquences est loin d’être achevée.

Sébastien Jean