Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Laurence Nardon, responsable du programme Amériques à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage d‘Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire (Gallimard, 2026, 176 pages).

De nombreux ouvrages ont récemment tenté de cartographier les courants intellectuels liés à l’extrême droite ou, devrait-on dire, aux extrêmes droites – tant le phénomène semble pluriel, hétérogène et parfois contradictoire. Ces livres couvrent des périodes, des zones géographiques et des amplitudes politiques différentes. Deux ouvrages abordent le cas américain dans la période récente, cherchant à établir l’assise intellectuelle de la colère populiste qui a porté Donald Trump au pouvoir en 2016 et 2024. Le premier, rédigé par l’Américaine Laura K. Field sur la base d’une connaissance personnelle et encyclopédique des lieux et des personnes, présente toute la « Nouvelle Droite » américaine. Le second, publié par le docteur associé au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) Arnaud Miranda, se concentre sur la mouvance « néo-réactionnaire ».

Field décrit quatre courants dans la Nouvelle Droite américaine :

  • Liés au Claremont Institute, fondé par Harry V. Jaffa en 1979 en Californie, les Claremonters sont des conservateurs réactionnaires, héritiers de Leo Strauss. Ils idéalisent l’Amérique des fondateurs et veulent en retrouver la pureté morale, fondée sur la Bible et la pensée grecque antique. Michael Anton, auteur en 2016 de l’influent essai pro-Trump The Flight 93 Election, est affilié à cette école.
  • Les post-libéraux défendent une conception antimoderne du « bien commun », d’inspiration catholique « intégraliste ». Les universitaires Patrick Deneen et Adrian Vermeule estiment que le libéralisme a échoué parce qu’il est fondé sur deux erreurs : l’individualisme et le rêve d’une domination de la nature. Ils prônent un populisme économique, voire la fin de la séparation de l’Église et de l’État.
  • Les nationaux-conservateurs sont des nationalistes en quête d’homogénéité culturelle, linguistique et religieuse pour les États-Unis. Ils se retrouvent lors des National Conservatism Conferences (NatCon), organisées par la Fondation Edmund Burke autour de son président Yoram Hazony.
  • La « droite dure » (hard right) forme un quatrième ensemble, plus nébuleux. Cette mouvance néo-fasciste, composée d’agitateurs principalement actifs en ligne, déploie une rhétorique violente, masculiniste et raciste. L’aura qui leur est attribuée est excessive selon Field, mais c’est bien sur eux que porte le second ouvrage.

Arnaud Miranda s’intéresse en effet aux « néo-réactionnaires » (ou NRx), dont il estime qu’ils ont succédé à la alt-right des années 2010 pour former la matrice idéologique du second mandat de Donald Trump. Ce courant, qui s’exprime principalement sur internet via des blogs et des forums en reprenant les codes du trolling et des mèmes, se considère comme une véritable « contre-culture numérique » autour de cinq postulats : l’espèce humaine est hiérarchisée entre forts et faibles ; la nature humaine est essentiellement mauvaise ; la démocratie est inefficace ; les individus ont le droit de faire sécession par rapport à la société ; la technologie sera la solution.

Miranda détaille les personnages clés de la chapelle NRx : Curtis Yarvin, dit « Mencius Moldbug », le plus connu en France grâce aux publications du Grand Continent ; le philosophe britannique Nick Land, auteur du concept d’accélération du capitalisme ; les influenceurs Spandrell, « Bronze Age Pervert » (Costin Alamariu dans le civil) et « Zero HP Lovecraft » ; mais aussi les entrepreneurs de la tech Peter Thiel et Marc Andreessen, soutiens à la fois financiers et idéologiques.

Là où Field souligne que la Nouvelle Droite est loin de proposer un corpus idéologique unifié – cette confusion étant incarnée par le vice-président James D. Vance –, Miranda décrit lui aussi une mouvance néo-réactionnaire divisée entre « techno-futuristes », « techno-libertariens », « paléo-conservateurs », « paléo-libertariens » ou encore « nationaux-populistes ». Tous ces courants, qui ne tiennent ensemble que sous le leadership de Donald Trump, s’accordent néanmoins sur le rejet du libéralisme, du progressisme et de ceux qui les incarnent : les élites, ainsi que les minorités ethniques et de genre.

Si ces idées d’extrême droite ont réussi à infiltrer les esprits, notamment au sein du Parti républicain, leur traduction en action publique par l’administration Trump II reste floue. Les deux livres décrivent un univers intellectuel sans vraiment expliquer s’il vient en amont ou en aval des manifestations politiques et des succès électoraux, ce qui renvoie à la question de la diffusion de ces idées dans l’ensemble de la société. De même, il est très peu question des électeurs de Trump, qui furent sans doute animés par des ressorts plus divers que l’adhésion à une ligne idéologique : le charisme du président, la faiblesse des campagnes démocrates, ou encore des facteurs économiques, sociaux et culturels auxquels ils sont confrontés au quotidien. Enfin, seul l’auteur français s’interroge sur les liens de ces courants avec les intellectuels et les politiques d’extrême droite dans le reste du monde ; les analyses de Field restent exclusivement américaines.

Laurence Nardon
Responsable du programme Amériques

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