La face cachée de l’islamisation

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Dhafer Saidane propose une analyse de l’ouvrage de Yassine Essid, La face cachée de l’islamisation. La banque islamique (Éditions de l’Aube, 2016, 176 pages).

La face cachée de l'islamisation

Laurent Weill, fondateur et responsable scientifique de l’Executive MBA « Finance islamique » à l’université de Strasbourg, classe les individus qui s’intéressent à la finance islamique selon la règle des « 3 C » : les curieux, les croyants et les cupides.

Le livre de Yassine Essid évacue de son champ d’analyse les deux premières catégories pour se focaliser principalement sur la dernière : les « imposteurs ». Ce ne sont donc pas les chercheurs « curieux » de comprendre ni les « croyants » à la recherche d’un sens qu’il incrimine, mais plutôt certains « économistes […] qui ne cessent de colporter des idées fausses qui contribuent puissamment à une imposture […] ».

Sous le titre de l’ouvrage, c’est donc une analyse critique de la finance islamique qui se cache puisque deux chapitres sur les cinq que compte l’ouvrage sont consacrés directement à la notion de riba (intérêt et usure), notion déjà condamnée par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque.

State of Rebellion. Violence and Intervention in the Central African Republic

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Louisa Lombard, State of Rebellion. Violence and Intervention in the Central African Republic (Zed Books, 2016, 256 pages).

State of Rebellion

Louisa Lombard, anthropologue et professeur à l’université de Yale a déjà codirigé un ouvrage remarqué sur la Centrafrique (Making Sense of the Central African Republic[1], Zed Books, 2015). Dans son dernier livre, grâce à 13 années de recherche et à de nombreux séjours sur place, elle parvient, de façon très convaincante, à déconstruire les explications superficielles et habituelles sur les racines de la crise en République centrafricaine (RCA).

L’auteur aborde ici la dernière décennie de conflits en RCA, mais son propos ne manque pas d’excellentes perspectives historiques, notamment concernant la « période française », marquée par une colonisation dure et un remarquable manque d’empressement à développer le pays. Au fil des pages, elle revient sur de nombreuses idées reçues sur la RCA : par exemple, le pays serait riche de ressources naturelles, alors que leur exploitation est très difficile et qu’elles ne pourraient, en toute hypothèse, pas rendre le pays riche « par magie ».

En introduction, elle note que l’interrogation centrale de ses travaux depuis ces 13 années concerne la nature de l’État en RCA. Cette problématique est donc au cœur du livre. L’auteur souligne à plusieurs reprises qu’une conception rigide de l’État appliquée à la RCA n’aide pas à la compréhension des crises qui secouent le pays. En effet, l’État centrafricain a certes des frontières géographiques, mais son expression politique est très limitée. Pour les Centrafricains, l’État est davantage vu comme prédateur que comme protecteur ; et, dans le même temps, ils rêvent d’un État qui leur fournirait un statut social (entitlements), et surtout un salaire. C’est ainsi que les rebelles peuvent lutter contre l’État et, dans le même temps, rechercher la reconnaissance via un poste de fonctionnaire. Pour Louisa Lombard, le drame de la RCA est que des non-Centrafricains, avec une vision stratégique limitée à la stabilité régionale et fort peu de patience, sont les garants de l’État centrafricain. Ils tentent de promouvoir la stabilité via un régime présidentiel, alors même que l’expérience prouve largement que ce dernier est impuissant à apporter la sécurité sur le long terme.

De manière très intéressante, l’auteur distingue deux périodes pour les rébellions en RCA. La première, celle des « rébellions conventionnelles », s’ouvre dans les années 1980 et prend véritablement forme en 2005 avec la naissance de l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD). Ces rébellions opèrent essentiellement dans leurs régions d’origine et, bien qu’elles soient violentes, leurs actions sont limitées par la conscience que présent et avenir se limitent à leur aire d’opération. L’émergence de la Séléka en 2012 marque un tournant : les rebelles ne proviennent plus des régions où ils agissent, et opérer loin de leur zone d’origine augmente leur niveau de brutalité. Autre nouveauté, les divisions s’organisent de part et d’autre de lignes identitaires.

Le propos de l’ouvrage est beaucoup trop riche pour qu’on puisse le résumer efficacement, et il suscite de nombreuses réflexions. Louisa Lombard nous offre des clés pour tenter de comprendre les dynamiques à l’œuvre en RCA mais aussi les échecs des multiples missions de maintien de la paix déployées dans le pays. La lecture de ce livre est indispensable à tous ceux qui s’intéressent à la RCA, mais aussi aux États fragiles et plus généralement au maintien de la paix.

Rémy Hémez

[1]. Cet ouvrage a fait l’objet d’une recension dans le n° 2/2016 de Politique étrangère.

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Comprendre l’islam politique

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Alix Philippon propose une analyse de l’ouvrage de François Burgat, Comprendre l’islam politique. Une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973-2016 (La Découverte, 2016, 264 pages).

Comprendre l'islam politique

François Burgat, c’est d’abord un style ciselé, élégant et efficace. La métaphore qui fait mouche, l’impertinence qui donne à penser sont chez lui au service d’une thèse d’une remarquable stabilité depuis les années 1980 : derrière le lexique islamique auquel ont recours les acteurs islamistes se cachent des causes toutes profanes, sociales et politiques. Et ce retour massif au « parler musulman », moins sacré qu’il n’est endogène, se traduit par une extrême diversité d’appropriations. En récusant toute relation causale stable entre islam et action politique, son analyse échappe aux travers de l’approche culturaliste dont Gilles Kepel s’est fait le chantre. Ce qui n’est pas la moindre de ses qualités.

Et les faibles subissent ce qu’il doivent ?

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage de Yanis Varoufakis, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent ? (Les Liens qui Libèrent, 2016, 448 pages).

et les faibles subissent ce qu'ils doivent _

Yanis Varoufakis, économiste et ministre grec des Finances du gouvernement Tsipras de janvier à juillet 2015, expose ici sa vision de l’Europe et dit tout le mal qu’il pense de l’architecture actuelle de la zone euro.

Si l’auteur consacre le premier tiers du livre à étudier les faiblesses du système monétaire de Bretton Woods, en vigueur de 1944 à 1971, c’est pour mieux illustrer le cœur de son argument : la zone euro n’est qu’une sorte de « Bretton Woods européen », condamnée à s’effondrer car reposant sur des parités fixes rigides, sans aucun mécanisme de recyclage des excédents. La crise que l’Europe traverse depuis 2009 n’aurait donc rien d’une guerre entre cigales méditerranéennes et fourmis germano-nordiques.

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