Visions of Empire

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2017). Jérôme Marchand propose une analyse de l’ouvrage de Krishan Kumar, Visions of Empire: How Five Imperial Regimes Shaped the World (Princeton University Press, 2017, 600 pages).

Visions of Empire est d’abord un défi d’écriture, embrassant une aire immense : empire ottoman, règne des Habsbourg, Russie des Romanov et URSS, régimes coloniaux de la Grande-Bretagne et de la France, sans oublier l’imperium romain… Krishan Kumar défend la thèse selon laquelle ces constructions politiques ultra-complexes, constituées d’une mosaïque de populations assujetties, et organisées en réseaux enchevêtrés, sont porteuses d’enseignements utiles pour les gouvernants appelés à gérer les bouleversements du XXIe siècle. Il s’est pour cela concentré sur les élaborations idéologiques des élites définissant les bases morales de leur domination, pour s’assurer le consentement des périphéries et l’acquiescement des rivaux. En complément, l’auteur s’applique à déterminer comment ces représentations ont influencé l’image idéale de soi des groupements dirigeants et modelé leur style de leadership.

L’étude s’articule en sept longs chapitres, cinq couvrant les expériences multiculturelles mentionnées supra. En ressort la flexibilité avec laquelle certains de ces systèmes ont su faire place aux minorités actives et assurer leur promotion sociale. Aux yeux de l’auteur, l’empire austro-hongrois se détache clairement comme exemple à suivre. Dans le prolongement de cette voie, Visions of Empire mène un travail de benchmarking expliquant comment tel ou tel ensemble de hauts responsables (politiciens, hauts fonctionnaires, militaires) a su, à un moment donné, dans un contexte précis, dégager les « bonnes recettes » de gouvernance. Sans succomber aux mêmes simplismes que les thuriféraires de l’État-nation.

On obtient ainsi une série d’aperçus positifs, reflétant les forces du noyau central. En guise d’exemples : régulation du religieux par les Ottomans, valorisation de la créativité culturelle par les Habsbourg, résistance aux appels du nationalisme par les élites moscovites, aptitude au compromis raisonné des Anglais, établissement d’un modèle idéal d’assimilation/émancipation par les Français de la IIIe République… La richesse du livre vient des nombreuses adaptations mises en évidence, des précisions sur les contradictions normatives présentes au cœur de chaque ensemble impérial. De plus, l’auteur prend soin d’identifier les facteurs de décomposition ayant atteint plus ou moins rapidement chaque structure, perspective éclairante permettant de discerner si tel groupe dirigeant a su ou non s’adapter en temps réel.

Bilan : mention négative à l’État français et à ses logiques de micro-­management rigide et tatillon. S’agissant des réserves, l’ouvrage aurait peut-être gagné à intégrer de brefs développements sur les contre-modèles universalistes – type Société des Nations – venus concurrencer les systèmes impériaux. Plus concrètement, on aurait apprécié que Krishan Kumar précise en quoi une idéologie impériale riche en obsessions hiérarchiques et en complications administratives pourrait trouver un écho positif dans le monde à venir, là où le citoyen-internaute paraît de moins en moins enclin à exprimer sa déférence à l’égard des figures d’autorité centrales, et là où la dénonciation de la bureaucratie d’État et de ses gaspillages en tous genres risque fort de s’intensifier (Catalogne, Lombardie, etc.). Écrit dans un style alerte, Visions of Empire est un travail de qualité, venant rééquilibrer les recherches consacrées aux ressentis des sujets impériaux.

Jérôme Marchand

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