S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2019). Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Michel Goya, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent (Perrin, 2019, 432 pages).

Le changement dans les armées : le sujet est majeur, mais il n’est vraiment abordé dans la littérature scientifique qu’à partir des années 1980, et il n’est l’objet que de peu de publications en français.

Pour l’auteur, tout part de la Révolution française, alors que « le service des armes n’est plus limité à des professionnels », et tout s’accélère à partir des années 1830 où les innovations techniques majeures se multiplient (fusil à âme rayée, télégraphe, chemin de fer, etc.). Le Grand état-major prussien est la première structure à « appréhender la gestion de tous ces changements comme une fonction à part entière ». C’est aussi le premier des sept cas d’étude du livre. Cet état-major, créé au lendemain de la défaite d’Iéna (1806), contribue à faire de la Prusse la première puissance militaire mondiale en 1871. En l’absence de conflits réels, les jeux de guerre, les exercices sur le terrain, l’histoire militaire, ou encore l’observation des conflits à l’étranger permettent à la Prusse d’innover et, au final, de vaincre.

Le deuxième chapitre est dédié à la transformation de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Rien ici ne surprendra les lecteurs de Les Vainqueurs[1] mais il est bon de rappeler qu’elle constitue « la transformation la plus importante et la plus radicale jamais réalisée dans ce pays pour une organisation de cette dimension ». Un chiffre en donne la mesure : l’armée passe de 9 000 véhicules en 1914 à 88 000 en 1918. Le troisième exemple historique est la lutte de la Royal Navy contre son déclin de 1880 à 1945. L’organisation doit en effet investir toujours davantage pour se maintenir face à des rivaux dont la puissance économique ne cesse de s’accroître.

Dans le quatrième chapitre, on passe du milieu maritime à l’aérien avec les évolutions du Bomber Command britannique et de la 8e Air Force américaine dans le cadre des bombardements contre l’Allemagne nazie. Cherchant à obtenir la victoire par les airs, ces organisations investissent dans des moyens toujours plus colossaux et innovants : guerre électronique, radars, chasse à long rayon d’action, etc. Le cinquième cas d’étude est celui des tâtonnements américains, soviétiques et français pour intégrer une arme totalement nouvelle : la bombe atomique. Le sixième chapitre s’attache à mettre en lumière l’évolution de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, elle qui se reconvertit partiellement et progressivement à la contre-guérilla et innove avec, entre autres, la création des barrages sur les frontières et l’emploi des hélicoptères. Cette armée fait aussi preuve d’une « schizophrénie tactique » entre « humanisme et brutalité, la neutralité instrumentale et l’implication politique. »

Enfin, le dernier exemple développé est celui des évolutions de l’US Army entre 1945 et 2003. Un cas particulièrement pertinent, puisque l’armée de Terre américaine a été engagée dans six conflits majeurs et une centaine d’opérations mineures sur cette période, et qu’elle dispose d’un système d’innovation spécifique qui a peu évolué depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le propos de Michel Goya est clair et articulé. Les exemples étudiés sont riches, font appel à de nombreuses références et offrent une belle profondeur historique. L’auteur signe une nouvelle fois un livre passionnant et indispensable à tous ceux qui s’intéressent aux affaires militaires, à l’innovation et au changement.

Rémy Hémez

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[1]. Voir le compte-rendu, publié dans Politique étrangère, n° 4/2018, du livre Les Vainqueurs de Michel Goya.

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