Des capitalismes non alignés

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2017). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage de Joël Ruet, Des capitalismes non alignés. Les pays émergents, ou la nouvelle relation industrielle du monde (Éditions Raison d’agir, 2016, 224 pages).

Des capitalismes non alignés

Afin de mieux rejeter en bloc les idées périmées qui font de la Chine l’« atelier du monde » et de l’Inde le « bureau du monde », l’auteur avance plusieurs thèses séduisantes. La principale est que l’émergence accélère la globalisation. Les États émergents ont appris à innover non pas en proposant simplement de meilleurs produits mais en engageant des processus d’« hybridation créative » par lesquels la conception, la production et la distribution sont repensées dans le cadre de la globalisation. Du coup, les flux d’investissements, les exportations et les importations sont de plus en plus complexes et segmentés. Dans le même temps, le Nord et le Sud ont perdu de leur homogénéité économique. Cette « nouvelle » mondialisation aboutit à des situations impensables il y a encore deux décennies. Par exemple, c’est l’Indien Tata qui permet à l’Italien Fiat de développer sa propre voiture low cost grâce aux transferts technologiques obtenus de PME européennes. Ce sont aussi des cadres dirigeants occidentaux qui admettent ne pas savoir quels seront leurs concurrents à moyen terme.

Joël Ruet insiste également sur la spécificité de l’émergence dans chaque État anciennement en voie de développement. Il se refuse à parler de « BRIC » (Brésil, Russie, Inde, Chine) et considère comme inopérant le concept de « capitalisme d’État ». On ne peut que lui donner raison quand on connaît l’histoire économique des divers États émergents. Le modèle chinois est un « socialisme de marché » piloté par le Parti communiste et la Sasac (State-owned Assets Supervision and Administration Commission). Fin 2013, cette dernière contrôlait 113 entreprises dont les actifs représentaient 35 000 milliards de yuans. Au Brésil, l’État a posé les bases d’une industrialisation dès les années 1930 en lançant une politique de substitution aux importations. Par la suite, le pays est monté en gamme et a (sur-)exploité son potentiel agricole. Quant à l’Inde, elle surmonte un décollage tardif par des formes d’innovation très audacieuses.

Une troisième série d’arguments montre les multiples dynamiques d’investissement Sud-Sud. Le chinois Baosteel est associé au géant minier brésilien Vale. Les entreprises marocaines accroissent leur implantation en Afrique subsaharienne et deviennent de véritables sociétés multinationales. Les sommets Inde-Afrique et Chine-Afrique sont désormais des rendez-vous incontournables, tant pour les entrepreneurs que pour les diplomates.

Quoique passionnant, l’ouvrage de Joël Ruet n’est pas dénué de défauts. Le style parfois ampoulé est gênant. Sur le fond, l’analyse présente trois limites. Elle tend à caricaturer les travaux portant sur l’« ancienne » mondialisation sans jamais les citer. Or, il y a longtemps que les économistes ont abandonné aussi bien la théorie du rattrapage de Rostow que la croyance en une division internationale du travail. Ensuite, l’auteur néglige le rôle de la finance domestique dans le succès des États émergents. Enfin, même si l’on partage sa vision relativement optimiste, on s’étonne que les problèmes de gouvernance soient complètement éludés.

Norbert Gaillard

Pour vous abonner à Politique étrangère, cliquez ici.

Ce contenu a été publié dans Revue des livres, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire