Indonésie : trois questions à Delphine Alles

L’Indonésie a un nouveau président, Joko Widodo, investi le 20 octobre dernier. Delphine Alles, auteur de l’article « Indonésie : le nonalignement à l’heure de la concurrence sinoaméricaine » dans le numéro d’hiver 2013-2014 de Politique étrangère, a accepté de répondre à trois questions, en exclusivité pour politique-etrangere.com.

JakartaJoko Widodo est souvent présenté comme n’appartenant pas à la classe politique traditionnelle. Pourriez-vous revenir sur son parcours et sur les conditions de son élection à la présidence ?

Le profil de Joko Widodo dit « Jokowi » marque une rupture avec celui de ses prédécesseurs, et plus largement avec une classe politique encore largement héritière de l’ère Suharto. Il n’est en effet issu ni de l’armée, ni du sérail politique, ni de l’élite religieuse.

Né dans un quartier modeste de Surakarta (Solo), il a commencé sa carrière dans le commerce de meubles avant d’être élu maire de sa ville d’origine en 2005 puis gouverneur de Jakarta en 2012. Sa popularité repose sur ce passé d’homme de la rue et sa capacité à se déplacer au-devant des électeurs, une pratique jusqu’alors peu courante en Indonésie où les responsables politiques ont tendance à privilégier les rassemblements spectaculaires sans aller directement au contact du peuple.

Brazil: Reversal of Fortune

BrazilCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (3/2014). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage de Alfred P. Montero, Brazil: Reversal of Fortune (Polity, 2014, 288 pages).

Alfred Montero dresse un portrait optimiste de l’évolution économique et politique du Brésil depuis le retour de la démocratie en 1985. Le découpage thématique de l’ouvrage permet de mieux appréhender les défis que la première économie latino-américaine a commencé à relever.

Son premier axe porte sur l’évolution de la gouvernance. Sont soulignés l’enracinement progressif de la démocratie et la convergence idéologique gauche-droite. Cette dernière serait liée à l’accroissement, dans les années 1990, du nombre de maires issus du Parti des travailleurs. Confrontés aux réalités économiques et politiques, ceux-ci se sont partiellement recentrés, au point que leur porte-drapeau « Lula » – Luiz Inácio Lula da Silva –, annonçait en pleine campagne présidentielle de 2002 sa volonté de s’inscrire dans la continuité du président Cardoso. Montero pointe pourtant les faiblesses politiques et institutionnelles de la démocratie brésilienne (clientélisme, corruption, violence, préjugés raciaux) et en explique les causes : manque de moyens du système judiciaire, pouvoir limité des commissions parlementaires, faible adhésion des citoyens aux valeurs politiques ou aux idéologies, relative indifférence aux problèmes de corruption et défiance à l’égard des institutions.

Ashes of Hama: The Muslim Brotherwood in Syria

lefevreCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Jean-Loup Samaan propose une analyse de l’ouvrage de Raphaël Lefèvre, Ashes of Hama: The Muslim Brotherwood in Syria (Hurst, 2013, 288 pages).

Alors que les Frères musulmans constituent l’un des acteurs incontournables de la révolution syrienne, un éclairage sur la généalogie du mouvement s’avère précieux. Raphaël Lefèvre commence par souligner, contrairement aux raccourcis médiatiques, que les Frères syriens ne sont pas un simple satellite de la maison mère égyptienne. L’éclosion du mouvement en 1945, avec son leader Moustapha al-Sibai, doit être comprise dans le contexte sociopolitique propre à la Syrie : les rivalités communautaires entre sunnites et alaouites qui se juxtaposent à une rivalité entre bourgeoisies urbaines d’Alep, de Homs, de Damas d’un côté et les populations rurales de l’autre. Les Frères se sont ainsi développés au sein du premier groupe tandis que la campagne syrienne fut séduite par le Baas et sa doctrine panarabe socialiste.

La Fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement

la-fin-de-l-homme-rougeCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (3/2014). Ekaterina Tsaregorodtseva propose une analyse de l’ouvrage de Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement (Actes Sud, 2013, 544 pages).

L’Union soviétique est un de ces sujets à propos desquels il est difficile de ne pas tomber dans l’extrême, par une écriture antisoviétique et russophobe, ou par un patriotisme artificiel et exacerbé. Svetlana Alexievitch, journaliste biélorusse née en 1948, parvient à éviter ces deux écueils. Dans La Fin de l’homme rouge, elle se contente de transmettre le témoignage des hommes et femmes qui ont vécu la désintégration d’un empire tout entier. L’authenticité de leurs souvenirs rend ce livre véritablement captivant, en plus des poignants drames personnels de certains témoins. En quelques dizaines de monologues, dont certains sont de véritables chefs-d’œuvre, d’anciens Soviétiques partagent avec nous leur vision du monde. Si les mots « Gorbatchev », « Eltsine », « Gaïdar » et « Perestroïka » restent les mêmes de page en page, aucune de ces histoires ne ressemble à l’autre.

Âge, parcours, vision politique, statut social : les protagonistes sont tous différents. En août 1991 et octobre 1993, les citoyens soviétiques savaient que de leurs actions dépendait l’avenir de leur pays, de leur famille et de leurs enfants. Beaucoup ont désiré prendre part aux événements, qu’ils associaient à un tournant vers un avenir radieux : « Nous étions tous des romantiques. Aujourd’hui, on en a honte, de cette naïveté. » La période de transition qui a suivi, avec sa « thérapie de choc » et « son capitalisme sauvage », a cassé les illusions des anciens Soviétiques. Beaucoup ont été incapables de vivre dans ces nouvelles conditions : ils ont sombré dans le désespoir et l’alcool ou ont mis un terme à leur vie. D’autres se sont adaptés en se tournant vers le banditisme : les uns ont fait fortune, les autres se sont fait abattre. La Perestroïka et la période de transition qui l’a suivie n’ont épargné personne.

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